| Idées

La menace de mort de trop

Annick Chevillot

C’était dimanche passé, à 7 heures du matin. Je découvre sur le fil Facebook de Heidi.news, sous un article que j’ai rédigé, ce commentaire d’un internaute:

«Le 16/10/1946, le journaliste nazi Julius Streicher fut pendu à Nuremberg pour avoir endormi le peuple sur les crimes du troisième Reich: ...le Tribunal a conclu qu’un tel soutien médiatique à des crimes de guerre constituait lui-même un crime… Il faudra penser à requalifier en crime contre l’humanité le fait d’avoir: ruiné l’économie, contaminé la population avec ses propres peurs irrationnelles, provoqué des drames en santé mentale et des suicides, ainsi que mis l’épidémie à profit pour s’enrichir avec des chimères ainsi que ruiner l’état de droit et les libertés fondamentales.»

Je l’ai lu et relu avant d’en saisir la portée réelle: cette personne me souhaite une mort par pendaison parce que je serais complice d’un gouvernement suisse qui serait en train de commettre des actes aussi graves que ceux de l’Allemagne du troisième Reich.

Mon premier réflexe a été de vouloir effacer ledit message, peut-être le signaler à Facebook et passer à autre chose. Mais… Ce n’était pas une menace de mort anonyme, un compte bidon. Elle émanait d’une personne qui assume à visage découvert et vit en Suisse.

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Julius Streicher, directeur du journal violemment antisémite Der Stürmer de 1923 à 1945, après sa pendaison à Nüremberg. DR

Ces mots violents m’ont affectée. J’en ai pas dormi de la nuit. Lundi matin, c’est la mine défaite que je suis allée au poste de police avec des captures d’écran sur mon portable. Les policiers ont confirmé la gravité de la menace. Ils ont demandé si je voulais déposer plainte. Ce que j’ai fait. Durant la déposition, il a fallu prouver mon identité et donner mon adresse. J’ai pris peur. L’auteur du commentaire aura accès au dossier. Faut-il donner son adresse à quelqu’un qui trouve que je dois mourir par pendaison? J’ai pensé à ma famille, mes enfants. Et me suis rétractée. Que faire? Laisser cette menace impunie? Finalement, avec l’adresse de la rédaction de Heidi.news, la plainte reste recevable.

Les jours suivants, je me suis interrogée sur l’éventualité d’un passage à l’acte, de ce que je risquais réellement. J’ai minimisé et tenté de me rassurer. Mais un coup de téléphone avec l’avocat de Heidi.news m’a remis les idées en place: c’est bien une menace de mort, elle est grave, il faut la prendre au sérieux et il me soutient dans ma démarche. En cas de condamnation, la personne risque des jours amendes avec sursis et l’inscription du délit à son casier judiciaire. Cela ne l’empêchera peut-être pas de récidiver, mais sa menace de mort ne restera pas impunie. Et l’avocat d’expliquer: «La menace de mort peut inciter d’autres à faire de même, il faut éviter qu’un détraqué passe à l’acte.»

Ce n’est pas la première fois que je subis des menaces, des intimidations et des violences verbales. D’ordinaire, je ne tremble pas quand des agressifs, bien cachés derrière un pseudo sur Twitter, traitent l’ensemble des journalistes de Heidi.news de «raclures». Pas non plus quand les autorités font pression sur tel ou tel sujet, me refusent l’accès à des conférences de presse, ne répondent pas à mes questions, dépêchent la police pour accueillir les journalistes visitant un laboratoire hospitalier ou me sermonnent vertement. Je ne tremble pas parce que je vis avec une certitude: l’Etat, s’il désire me museler ou m’intimider, n’attentera pas à mon intégrité physique. C’est le luxe de nos démocraties.

En vérité, cette menace de mort qui m’a fait réagir réussit là où beaucoup ont échoué. «Quand on reçoit une menace de mort, on va tendanciellement faire moins bien son travail, disait l’avocat. Vous, les journalistes, n’êtes pas des héros. Personne ne l’est en fait. Personne n’a envie de mourir sur l’autel de la démocratie. Une telle menace peut vous inciter à l’auto-censure, pour vous protéger.» C’est tout le paradoxe de la situation: un quérulent me pousse au repli alors que les pressions des autorités m’incitent à poursuivre mon travail. La tentation revient d’abandonner la partie et de n’écrire plus que sur les petits chats.

Au-delà de ma personne, j’observe avec tristesse une dégradation du climat en Suisse. La surenchère des violences verbales m’inquiète. Il pleut des menaces, les fourches sont de sortie et les têtes mises à prix. La police fédérale a renforcé la protection des membres du gouvernement dans un pays où, habituellement, ils peuvent prendre le train comme tout le monde. Certains scientifiques ont peur d’ouvrir leur courrier après avoir reçu des enveloppes contenant de la poudre blanche. Les journalistes qui sont invectivés et reçoivent des menaces de mort (je ne suis hélas pas la seule) n’osent pas, ou peu, porter le débat sur la place publique. La peur.

Même chez Heidi.news, les menaces de mort laissent perplexe. Lorsque un internaute s’est cru drôle en écrivant sur Facebook «Heidi finira comme Charlie» à la suite de notre série sur les complotistes ou qu’une petite chanson sur Soundcloud appelle à «péter les dents, trouer le cul et faire la peau» de Sami Zaïbi, l’auteur de cette enquête, Serge Michel, notre directeur éditorial, a hésité. Il n’a finalement pas porté plainte, obtenant plutôt que les auteurs des menaces se rétractent.

L’épidémie a radicalisé les opinions, fait grandir la haine contre les journalistes prétendument vendus au système, complices des autorités, voire soudoyés par elles. Mais que l’on soit pour le port du masque ou contre, que l’on soit convaincu que le vaccin contient une puce ou non, que l’on soit persuadé que Bill Gates a tout orchestré ou au contraire qu’on nie l’existence même du virus et de l’épidémie, c’est la haine qui est en train de gagner la partie.

Peu importe que l’on penche pour une stratégie musclée visant à atteindre le zéro Covid ou que l’on soit prêt à laisser circuler le virus et tout rouvrir très vite, les invectives pleuvent. En Suède, «la stratégie face au Covid-19 polarise à l’extrême», relève Le Monde. Stockholm a peu confiné sa population. Mais plusieurs employés de l’Agence de santé ont fait l’objet d’une protection policière après avoir reçu des menaces de mort. En première ligne, le chef épidémiologiste, Anders Tegnell, architecte de la stratégie suédoise. Un de ses pourfendeurs estime qu’il mérite d’être «exécuté en direct sur SVT» – la chaîne de télévision publique. De son côté, Amina Manzoor, journaliste santé au Dagens Nyheter, a annoncé sa démission. Favorable à la stratégie suédoise, elle n’a pas été assez soutenue par sa rédaction «face aux attaques dont elle a été la cible».

Les attaques pénalement répréhensibles – quelles qu’elles soient – génèrent de la peur et créent un climat favorable au passage à l’acte. Même si vous pensez que l’internaute ne veut pas vraiment que je sois pendue, son message est grave. Parce que c’est toute la dynamique que prennent nos échanges sur internet qui représente un danger. La légèreté avec laquelle certains acteurs du débat public utilisent violence et excès verbaux sont-ils à l’origine de cette accumulation? Quand l’UDC parle de dictature sanitaire en Suisse, quand un «gilet jaune» veut «foutre une balle dans la tête» d’Emmanuel Macron, quand les supporters trumpistes élèvent une potence devant le Capitole…

Les haineux qui menacent de mort n’ont peut-être pas conscience de l’effet qu’ils produisent sur leurs victimes. Mais ils devraient réfléchir au contenu de leurs commentaires avant de les publier. Même si ça y ressemble, les réseaux sociaux ne sont pas le café du commerce où l’insulte s’efface d’un coup de chiffon sur le zinc une fois le verre de blanc avalé. Vous êtes ici dans un espace public, des centaines de gens vous écoutent. Et la menace de mort publique est pénalement répréhensible.

J’aimerais finir ce message sur une note positive. Chez Heidi.news, nous essayons de cultiver l’échange constructif avec nos lecteurs. Les débats sont parfois vifs et engagés, et nous acceptons volontiers les critiques. Des lecteurs décèlent des erreurs dans certains de nos articles, nous les corrigeons. D’autres estiment que nos écrits sont graves, indignes, déplacés… nous essayons de leur répondre. Dans tous les cas, nous invitons les gens à s’exprimer et à partager leurs avis, nous ne cachons pas les nôtres même si nous sommes surtout attachés à la récolte des faits et que nous distinguons l’information du commentaire. Bref, échangez, critiquez, mais ne menacez pas! Car la peur et la violence que les menaces charrient avec elles ne feront jamais avancer le débat public.

Tableau de bord climat

Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.