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La gifle à Macron, cosmique ou comique, reste inacceptable!

Max Lobe

Max Lobe est né au Cameroun. Il est l’auteur de Loin de Douala (2018) ou de La Trinité bantoue (2014). La plupart de ses ouvrages sont parus aux éditions Zoé.

La gifle infligée au président français Emmanuel Macron lors de son récent déplacement dans la Drôme, pardon, mais c’est inédit. On se souvient de l’enfarinement de Hollande – de la farine pour les «sans dents» de l’Abbé Pierre. On se souvient du «Casse-toi pauv’ con!» de Sarkozy — un vrai auto-enfarinage cette fois-ci.

Nous pouvons citer quelques exemples d’actes malheureux, semblables d’ailleurs au suicide altruiste à la Durkheim. L’assassinat de Kennedy, l’attentat contre le pape Jean-Paul II et même la crucifixion du Christ, à y voir de près. Mais une claque, c’est autre chose! Comme ce héros du genre Marvel qui gifle le prétendu méchant: «Tais-toi», qu’il lui dit sèchement.

Une gifle? C’est de l’humiliation. La honte est un sentiment qu’on ressent en soi, pour soi. C’est personnel. La honte est interne. L’humiliation est externe. L’humiliation est le procédé par lequel on plonge publiquement (parce qu’il faut qu’il y ait au moins un témoin hormis les deux protagonistes) et intentionnellement une personne dans un état de honte. C’est ça, la gifle humiliante, celle qui provoque pour le moins un sourire.

Gifler le patron d’un pays, publiquement et intentionnellement, c’est lui infliger, devant les yeux du monde entier, une honte qui jamais ne le quittera. Est-ce que nos dirigeants se demandent ce que l’histoire retiendra d’eux? Quelles images laissent-ils dans la mémoire des gens, partagée en plus petit dénominateur commun? Comment se souviendra-t-on de Macron?

Les dirigeants ont-ils peur du peuple?

Nous oublions trop vite le suicidaire, pour peu qu’il soit altruiste selon Durkheim, celui qui ose passer à l’acte, parce qu’il y a un lac entre le penser et l’agir. Nous oublions vite celui qui ose laisser éclater au grand jour son doute, très souvent le même doute que nous avons tous en partage, mais que nous n’osons pas manifester. Pourquoi? Parce que ça ne se fait pas de mettre une claque à qui que ce soit, même pas à un président qu’on n’aime pas. Même pas à une Phall’Excellence! (*)

Mountazer al-Zaïdi. Ça vous chante? Ce journaliste irakien qui, en 2008, avait lancé deux chaussures à Georges Bush-le-fils. C’est lui, Zaïdi. Au premier jet, il avait hurlé: «C'est le baiser de l'adieu au nom du peuple irakien, espèce de chien!» Pour la deuxième chaussure, il avait crié: «C'est pour les veuves et les orphelins et tous ceux tués en Irak!» «A bas la Macronie!» dira l’autre. Après la torture et autres traitements de faveur, Zaïdi est aujourd’hui un héros national et régional, symbole même des consciences endolories, où qu’elles soient, de la présence coloniale américaine.

Quand je vois toute la sécurité qui va être mise en branle, une vraie érection publique, à Genève la semaine prochaine pour messieurs Biden et Poutine, je m’interroge. Est-ce que tout ce dispositif et ce qu’il va coûter en termes de brainstorming, de réunions, de diagrammes, de CO2, de molosses, est-ce qu’ils font tout cela pour éviter une gifle? Quels sont donc ces dirigeants qui ont tant peur de se frotter aux autres, à leurs vrais opposants, le peuple?

La colère de la périphérie

Je me demande ce qu’en pensent mes jeunes frères africains. Qu’en disent les jeunes Tchadiens dont Emmanuel Macron a récemment éhontément adoubé le maintien sous un régime tyrannique, monarchique, phall’excellenciel? Et ceux du Mali, et ceux de Centrafrique, et ceux du Cameroun, et ceux du Sénégal, et ceux du Gabon, et tous ces jeunes étouffés par une ancienne puissance coloniale qui avance le masque sur les yeux? Nous sommes en 2021, le corona est passé pas là. On va passer du pire à pire-étoile. La dette pèsera lourd. Alors ces jeunes-là, j’aimerais savoir ce qu’ils pensent de cette gifle. Cosmique ou comique? Qu’en pensent les gilets jaunes? Toutes ces femmes qui avant-Covid étaient déjà dans la rue? Et même qu’en pensent vraiment les collègues européens d’Emmanuel Macron?

De la périphérie gronde la colère, la rage, la violence (pas celle des manifestations, pas celle policière qui aveugle, pas celle des urnes, pas celle d’un parlement, même pas celle des médias, non, mais de la violence banale – pas banalisée, banale! – la violence banale pour l’homme ordinaire, celle qui nous vient directement à l’idée, la femme battue, l’élève tourmenté, la fille harcelée, l’efféminé bousculé, la violence banale ou la banalité de la violence, c’est-à-dire la gicle). C’est comme un retour d’ascenseur. Une gifle. A un président de la République. Ca pourrait se comprendre, mais ça ne se fait pas!

(*) Phall’Excellence est le surnom du président du Cameroun dans le dernier ouvrage, parodique, de Max Lobe, La Promesse de sa Phall'Excellence (Zoé, 2021)