Un coureur des 170km de l'Ultra-Trail of Mont-Blanc (UTMB), près de Courmayeur, en Italie, le 1er septembre 2018. (AP Photo/Laurent Cipriani)
La montagne en courant | épisode № 01

L’ultra-trail malgré moi

Jusqu’à l’âge de 53 ans, je ne courais pas. Jamais. Et me voilà engagé dans mon premier «ultra». Comment me suis-je retrouvé là? Où est ma lampe frontale? Où sont passés les autres? Qu’est-ce qui me prend de m’accrocher à cette minute perdue comme si mon honneur en dépendait? Courir ce trail de près de 120 kilomètres ne suffira sans doute pas à répondre à ces questions. Heureusement, nous ne sommes qu'au premier épisode de ce feuilleton.

La nuit va tomber sur le Canigou. Des écharpes de brume masquent la plaine. Ne pas chercher la Méditerranée à l’horizon: c’est trop loin, trop irréel de se dire qu’il faudra courir jusque là dans le noir, faire peut-être un tour de cadran…

La fraîcheur du crépuscule des Pyrénées me serre l’arrière des cuisses. Je suis parti trop vite, propulsé par l’adrénaline dans la longue montée. Les crampes guettent. «Méprise l’hystérie du corps!» m’a dit Etienne Klein. Le physicien, traileur passionné, m’a mis cette phrase de psychanalyste dans la tête, elle y tourne comme une toupie. Lui sait conceptualiser, en serai-je capable? Vais-je tenir? Jusqu’où? Qu’aurai-je à raconter? Questions hypnotiques d’un premier trail à travers la nuit.

Crépuscule à 2000 mètres

Je pénètre au petit trot dans un monde inconnu. Le sentier casse-pattes traverse une combe déserte. Où sont passés les autres? Dernières lueurs sur les pierres claires. Ne pas trébucher. Qu’est-ce que je fais là, à courir quand la nuit tombe? J’ai vu beaucoup d’aubes en montagne, des crépuscules, rarement. Quand on est alpiniste, on part de nuit à la rencontre du soleil. Ce soir, je cours vers la lune à 2000 mètres d’altitude. Dans la pénombre, je dévale une épaule piétinée par les bovins. Attention, m’a dit Pierre Carrier, le chef chamoniard, on a tendance à rester en apnée au début des descentes. Bien expirer, oxygéner les muscles pour éviter les crampes. Ces soupirs profonds me stressent. Je m’arrête à la lisière d’un bosquet pour chercher ma frontale dans le sac à dos trempé de sueur. Trop tard, je n’y vois plus assez, n’arrive pas à l’allumer. Maladresse, frustration de voir deux dossards passer en bavardant. Qu’est-ce qui me prend de m’accrocher à cette minute perdue comme si mon honneur en dépendait? Il reste plus de 100 kilomètres de course…

La lampe éclaire les jalons phosphorescents suspendus aux arbres. Je pénètre seul dans la forêt sombre.

Chez les Narcisses

Qu’est-ce que je fais ici près du sommet du Canigou, déguisé en trailer ? Il y a encore deux ans, je ne courais jamais, je n’avais jamais porté le moindre dossard. J’aimais l’alpinisme par goût de l’autonomie et de la solitude, j’aimais faire des courses en montagne, pas la course. Mon opinion sur le trail était bien arrêtée depuis que j’avais assisté en 2004 à la deuxième édition de l’Ultra trail du Mont-Blanc. Cette orgie d’efforts m’avait semblé absurde, aussi longue et incompréhensible que le tour de cuisses de Dawa Sherpa, le premier vainqueur. En dix ans, j’avais vu Chamonix envahie par une nuée de perroquets fluo, de Narcisses fous de leurs mollets et de leurs bas de contention, d’éclopés adorateurs de la souffrance. Cette foule de consommateurs insatiables chassait les alpinistes des rues et des magasins de Chamonix. Le trail était mon repoussoir, et j’ai plongé à mon tour. Comment comprendre?

Me voilà seul en short dans la nuit. J’aurais dû m’attarder au premier ravitaillement. Enfiler un collant, faire provision de chaleur humaine. Une douzaine de bénévoles étaient alignés derrière un banquet de rondelles de bananes et de carrés de chocolat. Un homme a rempli mes deux gourdes, un ado aux petits soins m’a servi un bol de soupe au vermicelle. Ils sont des centaines à baliser l’itinéraire, nous attendre toute la nuit autour d’un feu, nous encourager.

On a scanné la puce de mon dossard qui a émis un drôle de couinement. De partout, on peut me suivre en live sur le profil du parcours. Moi, je me sens perdu.

Ma montagne initiatique

C’est au Canigou que cette histoire a commencé pour moi. Le Canigou, ma montagne-paysage. On la voit de partout sur le plateau de garrigue des Pyrénées-Orientales où je passe mes vacances depuis quinze ans. J’y montais l’été au rythme de la marche. Sur un coup de tête, je me suis inscrit à la course qui s’y court chaque premier dimanche d’août depuis 1905, l’ancêtre du trail. Départ de Vernet-les-Bains, 35 kilomètres, 2100 mètres de montée sur le chemin des porteurs de glace, et autant de descente. Une petite course à l’échelle du trail : le record est à moins de trois heures. Mon premier essai fut raté. Impatient, je m’étais claqué un mollet une semaine avant la course. La seconde tentative, cet été, a été la bonne. Piqué au vif par les encouragements d’un gamin, j’ai fini dans un temps de V2 honorable (V2 c’est «vétéran 2», la tranche 50-60 ans, et la phrase du gamin: «Allez les papys!»).

J’aurais dû être rassasié, mais dans les semaines qui ont suivi, je me sentais flottant. Il me fallait un projet à poser sur l’horizon. J’avais pourtant juré que l’ultra ne m’aurait pas. J’avais pris goût à la course à pied, mais courir devait rester un plaisir, plaisir d’inventer de nouvelles balades sur les sentiers ou dans des villes inconnues, de surprendre un écureuil ou un chamois, de bavarder en trottinant avec des amis, de me sentir en famille en croisant un jogger au bord de l’Hudson ou du Rhin, de donner du mouvement aux paysages de montagne, de rester gourmand en perdant des kilos. Pourquoi mettre un dossard? Pour tutoyer la souffrance? Risquer une blessure? Lire la pitié dans les yeux de mes proches? Pourtant, le sentiment de vide ne me quittait pas. J’étais en manque, ce fut le premier stade conscient de l’addiction.

En feuilletant le calendrier des trails à venir, je suis tombé sur ce «100 miles sud de France», qui se court le premier week-end d’octobre. L’ultra de 172 kilomètres part de Font-Romeu pour rejoindre la mer à Argelès. C’était trop pour moi, mais il existe une version plus accessible au départ de Vernet-les-Bains: 111 kilomètres (qui deviendront presque 120 quelques jours avant le départ). Alors tout s’est emboîté. J’allais repartir de cette même place bordée de platanes au pied du Canigou, et courir jusqu’à la mer.

Au cœur des ténèbres

La nuit est tombée comme un voile d’encre, le monde se recroqueville autour du halo de ma frontale et de la mélodie de mon souffle. C’est la pente du sentier qui dicte le tempo, là c’est plutôt plat, donc trois expirations saccadées, deux inspirations plus longues, hou’ou, hou’ou, hou / heu, heu. Et plus ça monte, plus c’est binaire, hou / heu. Ce refrain lancinant me dépouille. L’espace d’une course, la vie ne sera plus que cette ligne simple, sans complexes ni complexité : gauche, droite, courir, gauche, droite, courir jusqu’à plus soif, plus longtemps que j’aurais jamais pu l’imaginer. L’idéal, c’est de réussir à ne plus penser, m’a dit Jean-Philippe, mon mentor. Facile à dire.

Une masse sombre en travers du sentier m’arrache à ma musique locomotive et narcissique. La génisse apeurée s’écarte brusquement. Je me sens soudain très seul et j’éprouve le besoin de prendre ma place dans une grappe de frontales que je devine au hasard des détours de la trace. J’allonge ma foulée pour rattraper celle qui me précède. Je me colle à cette paire de baskets dont j’épouse la chorégraphie sur les pierres. J’ai besoin de cette fraternité. Je suis sûr que tous les concurrents sont plus expérimentés que moi, qu’ils ont entré la trace GPS sur leur montre connectée, qu’ils connaissent le parcours. Ont-ils les mêmes doutes, les mêmes angoisses nocturnes?

Des étoiles au ras du sol

J’ai pris ma place dans la file. Je porte un t-shirt et des chaussettes en mérinos, des baskets neuves (je les choisis légères et fragiles, c’est ma troisième paire en trois mois), je fais à moi seul la fortune de Salomon, Icebreaker et Black Diamond. Mon petit sac à dos élastique Scott a été ma dernière défaite, il a deux poches sur les bretelles pour les gourdes souples, quand je bois, j’ai l’impression de me téter les seins. J’avais juré que ça, non, jamais… Jusqu’ici, je résiste encore aux bas de contention et aux manchons.

La nuit rapproche. Les mots rares prennent du poids. Nous sommes 250 engagés dans cette course à taille humaine, chacun a sa façon d’encaisser le mal au bide, les crampes, les passages à vide. Chacun a ses raisons d’avoir succombé : en finir avec la clope et les gueules de bois, ne pas vieillir, s’éprouver, remplacer la compétition par une confrontation fraternelle,, explorer les limites de son endurance, faire craquer le monde des possibles…

Soudain, le ciel est au ras du sol. Nos frontales révèlent une constellation de points brillants: dizaines de paires d’yeux immobiles. Troupeau de moutons. Bienvenue dans la galaxie du trail.