| | idées

L'enseignement du peuple autochtone des Kogis face aux défis climatiques

Jean-Claude Vignoli est l'ancien directeur des programmes de l'ONG UPR Info (droits humains), dont il est le cofondateur. Il a aussi été responsable national au sein de l'ONG EAGLE (lutte contre le traffic d'animaux) et membre du comité des Verts de la Ville de Genève. Il parcourt actuellement l'Amérique Latine, et a résidé chez plusieurs peuples autochtones, notamment les Bri-bri au Costa Rica, les Waayou et plus récemment les Kogi en Colombie.

Les Kogis sont un peuple autochtone de la Sierra Nevada de Santa Marta vivant en Colombie, fermé au monde extérieur, mais qui milite pour un changement profond, universel et concret de notre rapport à la nature. Comment passer des paroles aux actes? C’est l’enseignement qui m’a été transmis durant mon passage dans une communauté nommée Dumingueka.

Pourquoi c’est important. L’urgence climatique est désormais actée par presque tous. Mais si les réunions aux sommets, comme la COP25, s’accumulent, de quoi accouchent ces engagements internationaux? De programmes pour relancer l’économie, et in fine de Black Fridays. L’enseignement des Kogis résonne singulièrement avec le défi climatique d’aujourd’hui.

Le paradoxe du refus de la modernité. Dans le noir de la nuit, un mama (médecin traditionnel) du peuple kogi me lance:

«Lorsque vos scientifiques étudient la terre ou l’eau, c’est uniquement pour en tirer des bénéfices. Lorsque nous les étudions, c’est pour mieux les comprendre et les aider. Vos hydrologues et géologues nous tuent et tuent la Terre Mère!»

Je suis seul face aux autochtones dans les montagnes colombiennes, je suis donc l’unique représentant du monde scientifique et politique occidental. Mon ego se débat, je veux croire que ce sont là des mots aussi creux que ceux que maintes fois j’ai entendu dans les couloirs onusiens. D’ailleurs, je regarde autour de moi, sous la clarté de la lune, et je remarque une moto, je distingue un portable qui pend dans une case et bien des déchets en plastique qui entourent l’assemblée. Le mot qui me vient aux lèvres est «hypocrite», les Kogis ne prêchent que pour les autres. Y a-t-il vraiment une leçon à tirer d’un peuple qui refuse la modernité mais qui vit malgré tout avec elle?

La délicate gestion des déchets. Toutefois, au fil de mon séjour, je découvre et comprends. Les Kogis ne sont pas familiers de ces objets issus de la modernité. Ils découvrent à peine que les boîtes en aluminium ou les objets en plastique ne sont pas biodégradables. Ils les jettent dans la forêt après consommation, pensant qu’ils disparaitront comme leurs déchets traditionnels. C’est donc avec étonnement qu’ils constatent que ni les porcs, ni les vers, ni les fourmis ne s’alimentent des résidus venant du monde extérieur.

Pourquoi utiliser alors tous ces objets non-recyclables, dont ils ne comprennent pas entièrement les conséquences? Les Kogis ont recours à une consultation préliminaire avant l’introduction de tout élément exogène. Une auto-restriction populaire, en quelque sorte. Par ailleurs, les Kogis font eux aussi des erreurs, et le reconnaissent.

L’heure de l’autocritique. Les Kogis utilisent des objets issus de la consommation de la Terre, inutile de le nier. Mais cette consommation n’est pas intrinsèquement nuisible chez eux: c’est bien notre échelle industrielle de production et de consommation, et ses conséquences afin de rendre accessible tout produit, à tout le monde, en tout temps, qui est insoutenable.

Ainsi, je jette un second coup d’œil aux déchets non-biodégradables des Kogis: voilà des années qu’ils amènent dans leurs villages ces produits de l’extérieur, dont la quantité reste très limitée, répondant vraisemblablement à des besoins occasionnels. Je réfléchis à la simplicité extrême dans laquelle vivent les Kogis, avec des huttes contenant le strict minimum.

L’interface entre l’individu et le groupe. Pourtant, ils ont quelques moyens financiers, puisqu’ils rachètent régulièrement des terres. Ils dirigent la majeure partie des dépenses sur les besoins communautaires et environnementaux. Ils suivent leurs envies individuelles, mais elles s’interfacent avec le groupe.

Une longue discussion avec la première femme universitaire kogi m’en convainc: cette dernière a toujours voulu suivre la piste du savoir, s’est battue pour terminer l’université (en médecine), mais elle se révèle défendre farouchement les traditions kogies. Elle m’explique que c’est une question d’équilibre, de proportions et de conscience. L’harmonie naturelle pour les Kogis n'est pas de ne rien faire pour l’environnement en ne consommant rien, mais de se limiter dans sa consommation.

L’environnement, un bien commun. Pour les occidentaux, le bien commun environnemental a perdu tout son sens: nous ne percevons plus la nature, nous ne sommes en contact qu’avec un pâle reflet de celle-ci. Les Kogis la contemplent, même s’ils utilisent des téléphones portables. Ils la respectent, même s’ils utilisent des outils issus de sa consommation. Ils ne croient pas pour autant en la pureté de l’humain. Tout est une question d’équilibre, de conscience et de rectification des erreurs commises. En réduisant la nature de sujet à objet dans sa quête de la connaissance, d’appropriation et de contrôle, le projet occidental semble ne pas avoir réalisé que son mode de vie signifie la fin de tout équilibre.

La prise de conscience. Voir la modernité à travers les yeux des peuples autochtones, en particulier des Kogis, est une source d’enrichissement intarissable pour un citadin. Les enseignements à tirer du peuple kogi sont flagrants, et ils n’ont rien de révolutionnaires ou de destructeurs pour la modernité. Les Kogis nous rappellent ce que nous avons oublié et nous invitent non pas à la pureté, elle serait contraire à l’équilibre, mais à la conscience dans nos actions.

Chaque jour, la newsletter qui vous livrera infos, témoignages et analyses au cœur des hôpitaux.

Lire aussi