Une jeune fille captivée par les vidéos sur YouTube au sommet du Rigi, près de Lucerne. (KEYSTONE/Gaetan Bally)

«J’utilise l’hypnose pour aider à se détacher des smartphones»

Alexis de Maud’Huy n’a pas de doute: “nous sommes tous dans le déni face au numérique”. Le fondateur de Digital Detox Solutions, une société de conseil pour les addictions digitales basée à Lausanne, parle de ses méthodes et de l’urgence d’un changement de comportement général.

Heidi.news: Est-il encore temps d’agir contre les addictions digitales ou est-ce déjà trop tard?

Alexis de Maud’Huy: Nous sommes bien partis pour perdre la bataille face au numérique, pour l’instant. Et je suis assez pessimiste en voyant comment l’intelligence artificielle va nous tomber dessus. Pour ma part, je me concentre sur le court terme: “take back control of the screen addiction”. J’ai appliqué à la technologie le slogan du Brexit (sourires).

Quelles sont vos méthodes pour faire reculer ces addictions digitales?

J’ai écrit un livre (Se protéger des addictions aux écrans, c'est parti!) dans une logique de guide pratique, avec l’idée que l’un des principaux problèmes est celui du déni. Il repose sur un phénomène de dissonance cognitive: nos valeurs et nos ambitions de liberté de pensée contredisent la réalité d’une manipulation par les technologies. Elles nous ont été vendues pour nous rendre la vie plus facile. Le résultat est bien plus ambigu. Et cette dissonance est d’autant plus forte que les technologies sont partout valorisées.

Et ça marche?

Il y a évidemment une part de conseil de bonnes pratiques. Nous commençons par établir un diagnostic, puis un suivi comportemental. Mais il y beaucoup de négociations, entre nous et le client, et entre le client et lui-même. Cela marche, mais cela dépend toujours du client. Une partie arrête en cours de route. D’autres viennent me voir soi-disant pour un proche, mais c’est en fait eux qu’il faut soigner. Il y a beaucoup de ‘stop and go’: les gens ne savent pas ce qu’ils veulent. La difficulté est de passer d’une demande de leur part de diminuer leur dépendance à un vrai plan opérationnel.

Comment êtes-vous entré dans ces activités de detox digitale?

Je me suis rendu compte que j’étais devenu le serviteur et non pas le maître de mes technologies. J’assume avoir eu une part de techno-addiction et cela m’a sans doute poussé à vouloir aider les autres. J’ai commencé à travailler dans la tech en 1998 aux Etats-Unis. A l’époque, j’étais assez idéaliste sur ces innovations: elles allaient nous ouvrir l'esprit, nous faire découvrir d’autres cultures. Le réveil a été brutal, comme d’avoir Trump après Obama. Je vois toujours pas émerger de solutions autour de moi. Si le seul moyen, c’est ‘Delete Facebook’, on va avoir du mal.

Quel est votre client type?

Je travaille avec des écoles et des entreprises. Mais la plus grande partie de mes clients sont des individus qui me trouvent via mon site web. Des jeunes, des adultes. Cependant, je crains qu’on se dirige vers de nouvelles inégalités: une élite saura se protéger des addictions aux écrans alors que le reste sera victime de la cupidité des géants de la tech.

Vous qualifiez votre approche de scientifique?

Non, on est vraiment dans de l’humain. On est pas sur une science, on est plus sur un art. C’est de la pratique comportemental. Je fais du sur-mesure, du cas par cas, selon la dissonance de chacun. Pour les thérapeutes — ou les consultants —, il est important d’être à l’aise avec plusieurs techniques pour savoir laquelle va fonctionner sur tel client. Par exemple, l’hypnose: je l’utilise, c’est rapide et efficace, car un travaille sur le ‘trigger’ (le déclencheur). Au fond, je tente de hacker l'inconscient!

Les gens n’ont pas appris à bien gérer l’information, les écoles ne l’enseignent pas. Et l’approche théorique a des limites, parce qu’il faut plutôt utiliser l’empathie. Ce que les milieux académiques sont à des années lumières de comprendre.

Quelle est votre appréciation des addictions digitales en Suisse?

Les Suisses sont en principe tournés vers la nature. Mais j’ai un ami qui habite près d’un collège, il me dit qu’il n’entend aucun bruit, parce que les jeunes échangent désormais Snapchat. On est connecté numériquement, et humainement déconnecté. Néanmoins, le niveau et la qualité de vie ici fait qu’il y a moins de cynisme qu’ailleurs. Les écoles sont à la recherche de solutions. Et leurs interlocuteurs habituels, les thérapeutes, sont souvent âgés, technophobes, et n’y comprennent rien.

Vu l’image de la Suisse, son paysage, sa culture du plein air, il y a ici un vrai marché pour des retraites de “digital detox”. Et surtout un besoin latent.

Infos pratiques :

Digital Detox Solutions, Avenue Tissot 15, 1006 Lausanne. Compter CHF 100 pour une séance d’une heure. Pour les cas compliqués, demander un devis.