"Phage seul contre tous les antibiotiques". Dessin: Dimitri Procofieff pour Heidi.news

J’ai avalé un million de virus en regardant Darius Rochebin

Pour soigner sa sinusite chronique, notre journaliste s’est rendue à Tbilissi, en Géorgie, dans une clinique érigée pendant les années de gloire du régime soviétique: l’Institut George Eliava. De retour à Genève, elle reçoit par la poste des dizaines de fioles de virus. Ce traitement, appelé phagothérapie, durera six semaines, comme cette série d’articles. S’il échoue, Malka devra se résoudre à des méthodes plus classiques, à savoir une intervention chirurgicale.

Une vapeur fétide se propagea dans la salle de bain. «Si le liquide devient trouble, ne surtout pas l’ingérer, m’avait averti Naomi Hoyles, responsable des relations internationales de l’Institut George Eliava de Tbilissi. Ça veut dire qu’il est contaminé.»

– Contaminé? m’étais-je inquiétée.

– Oui, contaminé par des bactéries et des champignons.

– Et si ça sent mauvais, est-ce également un signe de contamination?

– Non, m’avait-elle rassurée. L’odeur de bouillon qui émane de certaines fioles est tout à fait normale.

A l’aide d’une seringue, j’insérai deux gouttes dans chacune de mes narines et avalai le restant de la fiole. Un arrière-goût de vieilles latrines me resta en travers de la gorge. Bouillon mon œil, pensai-je en claquant la porte de la salle de bain.

Dans la cuisine, mon mari préparait un gratin de cardons pour accompagner sa longeole. «Je te serais reconnaissant de garder tes distances, dit-il. Éviter de te servir de mon peignoir et de ma brosse à dent. Puis-je compter sur toi?» Agacée, je lui fis remarquer que ces phages étaient absolument inoffensifs pour l’homme.

– Tu agis comme si j’avais bu la potion d’Eusaebius dans les Visiteurs alors que mes phages ne sont rien. De l’innocence en bouteille.

Il leva ses yeux de sa planche à découper

– D’où vient cette odeur d’œuf pourri? demanda-t-il

Je haussai les épaules. Il ôta son tablier et se dirigea vers la salle de bain. J’entendis un cri. Sur le rebord du lavabo, à quelques centimètres de sa brosse à dents justement, se trouvait ma fiole de phages vide qui puait la mort.

– Ce sont des substances biologiques non-homologuées, se mit-il à répéter d’une voix forte. Des biohazards! On ne joue pas avec ces choses.

Rêveries solitaires

Je sortis les poubelles et m’assis devant la télé, la tension basse. Darius Rochebin récitait ses nouvelles. Mes yeux se fixèrent sur sa cravate violette. Ma tête se mit à tourner légèrement. Et s’ils avaient raison, ces gens comme mon mari, qui nous regardaient de travers, moi et mes phages? Je m’imaginais débarquer en pleine nuit aux HUG, les médecins impuissants devant mon cas.

– Alors comme ça, vous avez avalé des virus, Madame?

Je leur répondrais que oui. Des phages. Des millions de phages. Ou plus précisément des bactériophages.

Ils hocheraient de la tête m’incitant à poursuivre mon récit. Je leur raconterais comment les phages constituent aujourd’hui une véritable arme contre l’épidémie des bactéries multi-résistantes. Ils sont capables d’agir là où les antibiotiques échouent. Sur les staphylocoques dorés par exemple ou les pseudomonas aeruginosa. Pour se faire, le phage injecte son ADN dans la bactérie pathogène, la transformant en usine à production de phages. Arrivée à sa limite, la bactérie explose, diffusant les nouveaux phages dans son environnement. C’est ce qu’on appelle une action lytique, préciserais-je pour leur montrer que je sais de quoi je parle.

J’ajouterais aussi que les phages sont les virus les plus abondants de la planète. On en trouve partout. Dans le Lac Léman, sur nos mains, sur vos blouses. Les HUG doivent en héberger des trillions. Les phages adorent les endroits truffés de maladies.

– Et vos phages, Madame, me demanderait un jeune interne se trouvant à mon chevet, où les avez-vous trouvés?

Dans le Caucase. Je me prendrais une tape sur l’épaule, une prescription d’Immodium et je rentrerais éructer le restant de mes peines à la maison.

Détrônés par les antibiotiques

En Suisse, les phages ne font plus partie de notre arsenal thérapeutique depuis le début des années 1960. Leur éviction s’explique par le succès des antibiotiques plus rentables, plus stables, plus efficaces. Les antibiotiques agissent comme une arme de destruction massive. Ils dynamitent nos flores, bousillent les bonnes comme les mauvaises bactéries, mais ils ont le mérite d’agir peu importe les circonstances. Dans une grande majorité de cas, l’objectif, - tuer la bactérie pathogène le plus vite possible - est atteint.

Avec les phages, l’affaire est plus complexe. Pour fonctionner, ces derniers doivent systématiquement correspondre à la souche de la bactérie pathogène visée. On peut imaginer la phagothérapie comme une sorte de pêche à la ligne où des hameçons vivants devraient systématiquement être ajustés aux proies recherchées. Une précision d’attaque dont peuvent aisément se passer les antibiotiques. Osons la métaphore. La phagothérapie est à l’antibiothérapie ce que la pêche à la ligne est à la pêche à la dynamite. Pendant un demi-siècle, nous avons opté pour la dynamite, jugée plus efficace. Aujourd’hui, nous essayons de retourner vers la pêche à la ligne. L’ennui, c’est qu’ils - les traitements bactériophagiques - ne répondent plus aux exigences imposées par nos agences de surveillances du médicament.

Délivrés par les phages

Des cas sauvés in extremis par des phages sont régulièrement cités dans les médias. En France, Serge Fortuna s’est battu pendant 39 ans, donc quasiment sa vie entière, contre un staphylocoque doré qui infectait sa jambe. Après une quarantaine d’opérations et des cures intenses d’antibiotiques, il opte pour l’amputation. Au même moment, il découvre sur Arte un reportage sur la phagothérapie en Géorgie. En 2008, il s’envole pour Tbilissi où il est guéri en moins de trois semaines. Aux USA, Tom Patterson, est resté quatre mois dans le coma après avoir contracté un acinetobacter multi-résistant lors d’un voyage en Égypte. En mars 2016, à l’article de la mort, des phages lui sont administrés par voie intraveineuse. Trois jours plus tard, Tom Patterson émerge de son coma.

Le nez

Mon problème n’était pas aussi grave que celui de Serge Fortuna ou de Tom Patterson. Je souffrais d’une sinusite. Chronique, certes, mais vous allez me dire: et alors? La moitié de la planète souffre de sinusite. Cela faisait deux ans que mes rhumes se transformaient en sinusite aiguë , me poussant systématiquement à recourir à des antibiotiques. Des résistances se formaient, des inconforts en résultaient et surtout, pour être honnête, mes dents m'inquiétaient . J’avais l’impression qu’elles se noircissaient davantage à chaque prise d’antibiotiques. Les médecins me proposèrent de la cortisone, des antibiotiques, de la cortisone et encore des antibiotiques.

Après une batterie de tests allergiques, deux radios et un scanner, ils décrétèrent qu’un coup de scalpel au bloc opératoire serait la solution la plus sage. Réajuster les parois nasales, désencombrer les sinus maxillaires et l’affaire se réglerait éventuellement par elle-même. La septoplastie, qui vise à réajuster la cloison nasale est une intervention chirurgicale fréquente. En Suisse, environ 7’000 septoplasties sont accomplies chaque année. Un geste quotidien en somme. Pas de quoi en faire un drame.

Ayant lu des études sur l’origine des bactéries multi-résistantes dans les sinusites chroniques, je demandai quand même à mes médecins ORL – j’en ai vu plusieurs – si une phagothérapie ne serait pas une option à considérer avant l’opération.

– Une quoi ?

La plupart des médecins consultés pour ma sinusite n’ont pas saisi le contenu de ma question. Ils n’avaient tout simplement jamais entendu parler de phagothérapie.

Une légère hypocondrie

Pour leur défense, il se pourrait que je sois hypochondriaque. Sans doute un héritage épigénétique. Dans ma famille, nous passons tous beaucoup de temps à lire Planète Santé dans les salles d’attente des médecins. Quand ceux que nous consultons s’épuisent, nous nous tournons ailleurs, vers de nouveaux médecins ou tout simplement vers des enchanteurs et des sorciers. Le Dr. N, généraliste à la rue de l’Athénée, à Genève, aime à répéter, qu’il est gouzerologue. «Je suis spécialisé dans les maladies des membres de la famille Gouzer». Façon diplomatique de nous signaler que nous n’avons rien, mais que si nous en éprouvons le besoin, il peut nous écouter..

Ma sinusite chronique, c’était différent. J’avais cette fois-ci un vrai cas entre les mains. Un cas digne d’être investigué jusqu’à la dernière instance. Je n’allais pas subir une opération chirurgicale sous anesthésie générale avec intubation sans avoir étudié toutes les alternatives possibles. J’avais aussi lu quelques horreurs sur les échecs et effets secondaires de la septoplastie: perte d’odorat, atteinte du nerf optique, aggravation des symptômes, fuite de liquide céphalo-rachidien. Selon la littérature, 20% des septoplasties n’auraient aucun effet sur les symptômes traités. C’était trop. Après quelques nuits d’insomnie à lire Google, je pris contact avec l’Institut George Eliava , à Tbilissi. Ils y traitent des infections de la peau, des infections oculaires, urinaires, respiratoires, gastro-intestinales et, entre autres, des sinusites chroniques. Je convins d’un rendez-vous puis appelai mon père, 71 ans, qui souffre comme tant d’autres d’une infection banale mais chronique.

Mon père

– Papa, toi qui prends trop d’antibiotiques.

– Eh bien?

– Je t’ai pris un rendez-vous à l’Institut George Eliava. A Tbilissi. On part vendredi prochain. On en profitera pour visiter la ville, boire des vins ambrés, danser au Basiani.

– C’est hors de question.

Depuis que mon père a atteint la septantaine, il planifie ses activités en fonction des années qu’il pense avoir encore à vivre. «Il me reste environ cinq saisons de ski, trois Bol d’or et je ne vais jamais réussir à lire tous ces livres». Il se dit sans cesse débordé et estime ne plus avoir le temps d’être malade. «Oui, j’ai un agenda de ministre et non, je ne vais pas aller m’épuiser en Géorgie alors que j’ai un voyage en moto à préparer».

Quand je lui ai fait remarquer que ce voyage risquerait d’être notre dernière expédition ensemble, j’ai senti que je l’avais touché.

– C’est de quand à quand cette ânerie?

La dernière fois que j’avais voyagé seule avec mon père, c’était il y a dix ans. Nous étions partis en Corée du Nord, en pleine grippe H1N1. Sur place, une paranoïa silencieuse était venue s’ajouter à notre hypocondrie habituelle. Pendant que les guides notaient chacune de nos paroles dans un calepin tout en se surveillant parmi, nous alimentions d’absurdes scénarios où l’un finirait noyé, l’autre dévoré par des crocodiles.

Après une semaine de tourisme contrôlé, mon père et moi n’osions quasiment plus nous adresser la parole. Dans le train qui nous ramenait finalement en Chine, une fièvre sans doute cathartique nous saisit tous les deux.. «Ils prennent la température à la frontière», hurlait mon père qui craignait de rester bloqué en Corée du Nord. Son T-shirt était trempé. «La boîte d’Ipubrofène, vite!»

En arrivant sur le quai de la gare de Dandong, mon père me jura que c’était la dernière fois qu’il voyageait seul avec moi. «Y en a plus un pour rattraper l’autre. C’est l’excursion la moins dangereuse que j’ai effectué de toute ma vie et de loin celle où je me suis rendu le plus malade».

Une décennie plus tard, quasiment jour pour jour, mon père et moi embarquions pour Tbilissi. Il va sans dire que ni lui ni moi n’avions gagné en maturité. Au contraire. Nos travers se sont sans doute accentués avec l’âge.

Suite au prochain épisode.

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L'auteur des dessins, Dimitri Procofieff, vit et travaille à Paris après quelques années à Genève. http://d-y-m-p-s.com/