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Océans, forêts, agriculture: les chiffres noirs de la biodiversité sont pires que prévu

Crabe coincé dans un gobelet aux Philippines. La pollution au plastique a été multipliée par 10 depuis 1980 | Greenpeace via EPA

La Terre a mal sa biodiversité. Au moins un million d’espèces sont ou seront sous peu menacées d’extinction. Et la tendance n’est pas prête de s’inverser, à moins de «profonds changements» dans la manière dont l’homme exploite la nature et s’approprie son environnement. C’est le constat alarmant du rapport mondial de l’IPBES («GIEC de la biodiversité»), dont le résumé a été publié à Paris ce 6 mai.

Pourquoi la situation est critique. Le rapport dresse un tableau noir: la plupart des engagements internationaux en matière de biodiversité (appelés objectifs d’Aichi, adoptés en 2010) ne seront pas tenus d’ici 2020. 75% de l’environnement terrestre et 66% des milieux marins ont été significativement modifiés sous l’influence de l’humanité.

Qui a révisé quoi? Délégué politiques, diplomates de 130 gouvernements se sont réunis du 29 avril au 4 mai à Paris au sein de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES, selon l’acronyme anglais), sous l’égide de l’ONU. Et le message est accablant:

«Partout dans le monde, l’état de la nature décline à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine, et le taux d’extinction des espèces s’accélère. Cela provoque dès à présent des effets graves sur les populations humaines du monde entier.»

Si le résumé à l’intention des décideurs se limite à une quarantaine de pages, le rapport total, rédigé par 150 chercheurs, avoisine les 1700 pages.

Voici ses conclusions, thème par thème:

Biodiversité.

  • 1 million d'espèces animales et végétales sont menacées d’extinction au cours des prochaines décennies, une première dans l’histoire de la biodiversité.

  • Depuis 1900, l’abondance des espèces locales a chuté de 20% en moyenne dans les habitats terrestres.

  • Plus de 50% des espèces d’amphibiens, près de 33% des récifs coralliens et près d’un tiers des mammifères marins sont menacés.

  • Au moins 10% du nombre d’espèces d’insectes est menacé.


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Taux de déclin des espèces sur la liste rouge de l'UICN | IPBES

Sandra Diaz, biologiste, spécialiste de l’écologie des communautés à l’Université nationale de Cordoba (Argentine):

«Les contributions de la biodiversité et de la nature forment le plus important filet de sécurité de l’humanité, mais il a été étiré jusqu’à son point de rupture.»

Alimentation, agriculture et forêts.

  • 9% des races domestiquées utilisées pour l’alimentation et l’agriculture avaient disparu en 2016. De plus, 1000 races de plus sont menacées.

  • Près d’un tiers de la surface terrestre est consacrée à l’agriculture ou à l’élevage.

  • La production agricole de la planète a augmenté de 300% depuis 1970, pourtant 11% de la population reste sous-alimentée.

  • La dégradation des sols a déjà réduit de 23% la productivité de la surface terrestre. L’IPBES avait lancé en 2015 un rapport thématique (EN) consacrée à ce point.

  • Le déclin de pollinisateurs (les abeilles par ex.) pourrait affecter les cultures, et menace jusqu’à 577 milliards de dollars de production. Un rapport thématique de l’IPBES sur ce point (EN).

  • Entre 1980 et 2000, 100 millions d’hectares de forêt tropicale ont été perdus, surtout à cause de l’élevage du bétail en Amérique du sud et des palmeraies en Asie. Depuis l’ère préindustrielle, un tiers de la superficie forestière mondiale a été perdue.

Yann Laurans, Directeur du programme Biodiversité et écosystèmes de l’Institut de recherche sur les politiques du développement durable (IDDRI), à Paris :

«La première cause de perte de biodiversité est le changement d’usage des sols, au profit d’une agriculture de plus en plus industrialisée, pour satisfaire un régime alimentaire de plus en plus mondialisé : plus carné, gras, et sucré.»

Océans, pêche et aquaculture.

  • 75% des ressources en eau douce sont désormais consacrés à la pêche ou à l’aquaculture.

  • Plus de 55% des océans sont couverts par la pêche industrielle.

  • En 2015, 33% des stocks de poissons étaient exploités à niveau non durable.

  • Les chercheurs prévoient une diminution de 3 à 25% des stocks de poissons d’ici la fin du siècle, dont 3 à 10 % du seul fait du réchauffement climatique.

  • La pollution au plastique a été multipliée par 10 depuis 1980.

  • On dénombre plus de 400 “zones mortes” (c’est-à-dire déficitaires en oxygène), où la vie marine est désormais impossible, qui couvre au total 245 000 km², soit la surface du Royaume-Uni.

  • 57% des financements publics pour renforcer la production des pêcheries ont un impact négatif sur la nature.

Rashid Sumalia, de l’Université de la Colombie-Britannique (Canada):

«Pour le bien de la biodiversité et de la sécurité alimentaire, les gouvernements doivent cesser de financer des pêcheries qui causent des dégâts majeurs sur l’environnement: cela représente environ 20 milliards de dollars par an!»

Santé, développement et questions socioéconomiques.

  • La population mondiale a augmenté de 105%, un chiffre qui devrait encore s’accroître dans les prochaines années.

  • Les aires urbaines ont grandi de 100% depuis 1992, ce qui accroît encore la pression sur les espaces naturels agricoles.

  • On dénombre 2500 conflits concernant le combustible fossile, l’eau, l’alimentation, la terre.

  • Le statut “d’armoire à pharmacie” du monde naturel est menacé : environ 4 milliards de personnes dépendent de la phytothérapie, et 70% des médicaments contre le cancer sont des produits naturels ou synthétiques inspirés par la nature.

  • Les représentants des populations indigènes rappellent le rôle de “gardien de la nature” traditionnellement dévolue à l’humanité dans leurs différentes cultures, dont nous devons globalement nous inspirer.

Eduardo Brondizio, professeur à l’Université de l’Indiana (États-Unis):

«Nous devons comprendre l'interconnexion entre les facteurs démographiques, économiques, et les dommages causés à la biodiversité. Ce sont principalement l’augmentation de la population et de la consommation par habitant ou encore l’innovation technologique, où l’extraction des ressources et la production peut avoir lieu dans une partie du monde, mais pour satisfaire les besoins de consommateurs vivant dans d’autres régions.»

Changement climatique.

  • Depuis 1980, les émissions de gaz à effet de serre ont été multipliés par deux, pour une augmentation de température mondiale d’au moins 0,7°C.

  • Le niveau moyen des mers a augmenté de 16 à 21 cm depuis 1900.

  • Même pour une augmentation de +1,5 à 2°C (ce qui paraît irrémédiable), les aires de répartition des espèces seront profondément changées, ce qui signifie que nous avons déjà causé des pertes irrémédiables.

  • L’impact du réchauffement climatique sur l’état des écosystèmes et la diversité génétique pourrait dans les décennies à venir surpasser les autres facteurs.

Laurence Tubiana, directrice générale de la Fondation européenne pour le climat (ECF):

«Les causes du changement climatique et de la biodiversité ont beaucoup en commun. Nous ne pouvons sauver le climat que si nous sauvons également la nature. Nous devons transformer nos sociétés.»

Que faire? Le rapport mentionne toutefois des leviers d’actions possibles pour inverser la tendance. Par exemple, revenir à des exploitations agricoles plus petites, qui permettent de maintenir une plus riche biodiversité, tout contribuant davantage par hectare à l’approvisionnement alimentaire mondial

Sir Robert Watson, chimiste britannique et président de l’IPBES, résume le défi qui nous attend :

«Il n’est pas trop tard pour agir, mais seulement si nous commençons à le faire maintenant, et à tous les niveaux, du local au mondial.»

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Lire le résumé du rapport de l'IPBES

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