Le Dr Bindeshwar Pathak est une sorte de Gandhi des toilettes. Il a fondé une organisation qui gère des toilettes publiques dans toute l’Inde. Son slogan: «Des toilettes d’abord, le temple après». Photo: Arnaud Robert pour Heidi.news
La révolution des toilettes | épisode № 06

Il y a une chose que les Intouchables peuvent toucher: les excréments

Où l’on comprend qu’en Inde, l’obstacle majeur de la lutte contre la défécation à l’air libre, ce sont de vieux réflexes culturels propres à l’hindouisme. Et notamment le mépris pour les Intouchables.

«Quand j’avais 7 ans, je me levais à l’aube avec ma mère. On marchait de maisons en maisons avec un panier sur la tête. Les gens nous indiquaient l’endroit où ils avaient laissé leurs excréments et on les débarrassait. Ma mère gagnait 10 roupies par mois et par maison, parfois des restes de nourriture, parfois quelques vieux habits. Quand j’ai été mariée, à 10 ans, mes beaux-parents m’avaient promis que j’arrêterai de nettoyer les matières fécales. Ce n’était pas vrai. J’ai continué. On devait mettre un voile avant d’entrer dans les foyers pour cacher notre visage devant les gens qui avaient honte de nous voir.

» Et puis le docteur Pathak est venu, il m’a demandé pourquoi je faisais ce métier. Je lui ai répondu que nous faisions cela depuis des générations. Qu’allions-nous devenir si nous arrêtions? Il a affrété un bus pour toute notre communauté d’Intouchables. C’était en 2003, j’avais 25 ans. Je quittais le Rajasthan pour la première fois. Je pénétrais dans une voiture pour la première fois. C’était l’Amérique! Il y avait l’air conditionné et un autoradio. En arrivant à New Delhi, j’ai découvert ce qu’étaient des toilettes occidentales, avec de l’eau qui coule.

» Au début, j’avais peur de toucher le docteur Pathak, il est un brahmane (caste haute de la tradition indienne). Il nous a dit que nous pouvions nous aussi être brahmanes. «Si les gens peuvent changer de religion, alors pourquoi ne peuvent-ils pas changer de caste?» Depuis ce jour, nous ne portons que la couleur jaune, celles des brahmanes. J’ai aussi changé de nom. Je m’appelle Usha Sharma, un nom de brahmane. Avant, je vous le dis sans exagérer, avant j’avais envie de mourir. Aujourd’hui, je suis quelqu’un. Je suis même la présidente de Sulabh International.»


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Usha Sharma, née Intouchable et condamnée à nettoyer les latrines des villages. Jusqu'à sa rencontre avec le Dr Pathak. Photo: Arnaud Robert pour Heidi.news

Chaque matin, au siège de Sulabh International à Delhi, les employées, les bénévoles, des armées d’Intouchables en jaune, des veuves que le fondateur Bindeshwar Pathak enjoint à rompre la tradition en portant des vêtements bariolés plutôt que blancs, tout ce monde se réunit pour une prière collective. Aujourd’hui, il y a des musiciens qui jouent du synthétiseur, des tablas électroniques et le fondateur entonne un hymne au progrès qu’il vient juste de composer. Tout au fond de la pièce, d’immenses panneaux bleus déploient les mantras de l’organisation.

«Sanitation is our religion» (L’assainissement est notre religion).

«Toilet first, temple later» (Les toilettes d’abord, le temple après).

Le docteur Bindeshwar Pathak est une sorte de Gandhi des toilettes. C’est un grand septuagénaire aux vêtements amples, aux cheveux étonnamment noirs, qui sourit à tout bout de champ et passe sa vie à serrer dans ses bras les Intouchables et les veuves qui se baissent pour effleurer ses pieds.

Il a fondé, à côté de son immense bureau où une dizaine de photos encadrées le montrent au côté du Premier ministre Narendra Modi, un musée des toilettes qu’une dame me fait visiter. Elle me présente les toilettes versaillaises en forme de trône («Louis XIV travaillait beaucoup, il pouvait ainsi continuer de recevoir ses sujets tout en faisant sa commission»), des toilettes de casino américain qui sont en fait un fauteuil en skaï percé («les joueurs de Las Vegas n’avaient pas envie de s’interrompre, cela leur permettait de rester à la table»), les toilettes de l’Antiquité, de l’espace et du futur.

Dans la cour ont été disposés plusieurs modèles de latrines à double fosse, comme on en construit des millions en ce moment dans tout le pays. Il y a même un employé qui m’apporte des espèces de mottes de terre compactes – ce sont des selles séchées, pour bien montrer que le résidu d’une fosse est inoffensif et ne sent rien d’autre que la tourbe et le printemps. Plus loin encore, on peut voir des cuisinières qui réchauffent le dhal avec du biogaz tiré d’excréments. On s’éclaire à l’électricité fournie par la décomposition des matières fécales, on boit de l’eau usée traitée. Tout vise ici à le démontrer: oui, le caca est un trésor.


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Au musée des toilettes de New Delhi, une statue de Gandhi. Il critiquait avec virulence le fait que le nettoyage des excréments était dévolu uniquement aux castes les plus basses, aux Intouchables. Photo: Arnaud Robert

«Quand j’étais petit, on savait qu’on s’approchait d’un village à cause de l’odeur de merde qui s’en dégageait. On avait mal à la tête et les maladies pullulaient. Ma sœur est morte de dysenterie sur la route de l’hôpital, elle avait 7 ans.» Selon Pathak, l’hindouisme considère qu’il est impur de vivre à proximité des excréments, donc par extension de posséder une toilette à domicile. La tradition puranique exige de tirer une flèche depuis sa maison pour déféquer à une distance raisonnable. Mais avec l’urbanisation, les Indiens ont commencé à déféquer les uns à côté des autres, de plus en plus près des maisons.

Il existe un obstacle fondamental à l’éradication de la défécation à l’air libre en Inde: la culture hindoue.

«En 1968, j’ai lu l’autobiographie de Gandhi, poursuit Bindeshwar Pathak. Il critiquait avec virulence le fait que le nettoyage des excréments était dévolu uniquement aux castes les plus basses, aux dalits [les Intouchables]. J’ai compris que notre société avait créé des prisons sociales.» Pathak s’installe dans une communauté de dalits, au dam de son beau-père qui ne veut plus le voir. Il essaie de convaincre les castes méprisées que leur fonction sociale est moins déterminée par le karma que par le préjugé. Sociologue de formation, il bâtit un empire des toilettes publiques qui lui servent à financer ses œuvres, ses programmes de réinsertion des Intouchables, ses écoles, ses campagnes de sensibilisation à l’usage de toilettes.

Avant de partir, il me fait visiter les toilettes publiques modèle devant son quartier général. Il y a là un très jeune homme qui attend les clients, muni d’un balai-brosse et d’une serpillère. Il est agent d’entretien. Il ne regarde pas le Dr Pathak quand il répond à ses questions. Incroyable coïncidence, il provient du même district de l’État du Bihar que son patron. Et oui, il est un dalit.


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Visite de toilettes publiques avec le Dr Pathak, le Ghandi des toilettes en Inde. Photo: Arnaud Robert pour Heidi.news

Il existe un obstacle fondamental à l’éradication de la défécation à l’air libre en Inde: la culture hindoue. Le gouvernement a beau construire des millions de latrines, il faut qu’elles soient utilisées et entretenues. Les millions de fosses creusées devront être souvent vidées! Et il n’est plus imaginable, au XXIe siècle, de se fonder sur une discrimination grossière pour que ce soient les Intouchables qui se chargent du sale boulot.

Depuis 1950, l’article 15 de la Constitution indienne spécifie que les citoyens ne peuvent pas être discriminés en fonction de leur caste. Certains activistes ferraillent au quotidien pour que la loi soit respectée.

C’est le cas de Bezwada Wilson, dalit, fondateur de l’organisation des droits humains SKA. Moustachu, empressé, il dort souvent dans son bureau encombré de piles kafkaïennes de dossiers des procès qui s’enlisent. Il défend en particulier les familles qui nettoient les excréments, quand ils ne meurent pas noyés dans des fosses septiques (plus de 700 cas de décès depuis 1993, selon la Commission nationale des Safai Karamcharis, qui tente de protéger des vidangeurs manuels de fosses).

«On m’appelait le nettoyeur de merde»

«Depuis 5000 ans, on nous force à laver la merde des autres, tonne Bezwada Wilson. Quand j’étais petit, mes parents me disaient qu’ils nettoyaient les toilettes parce qu’ils étaient pauvres et non éduqués. Plus tard, j’ai compris que c’était seulement parce que nous étions soi-disant impurs.» A 7 ans, dans son État du Karnataka, Wilson rejoint une école où les castes sont mélangées: «Les copains riaient de moi, on m’appelait le nettoyeur de merde.» Alors, dès qu’il le peut, Wilson part en campagne, il voyage dans tout le pays, dort dans les gares, dans les temples, il veut convaincre les «manual scavengers», ceux qui récupèrent manuellement les excréments dans les fosses, que leur métier n’en est pas un.

Wilson n’est pas à proprement parler un soutien inconditionnel du programme gouvernemental Swachh Bharat. «Tout sent mauvais dans cette entreprise, même le nom. Le mot “swachh” renvoie à l’idée hindoue de pureté. Cela renforce le stéréotype de classe. Ils ne nous invitent pas à leur convention, on risquerait de les salir.» Pour lui, les chiffres revendiqués sur le site de Swachh Bharat (lire le 2e épisode de cette série), les millions de toilettes bâties dans le pays, sont un leurre. «Beaucoup de ces toilettes n’existent tout simplement pas. Mais surtout, elles ne sont pas utilisées. Et quand elles sont utilisées, c’est encore pire. Ce sont des bombes à retardement, des fosses remplies de pathogènes et personne n’est formé à les vider.»

Il y a quelque chose de tellement étourdissant dans la démesure de Swachh Bharat, dans l’euphorie qui l’entoure, que j’avais fini par faire taire la petite voix inquisitrice dans mon esprit. Elle me disait: est-il vraiment possible d’ici quatre ou cinq ans seulement d’en finir avec une pratique aussi ancienne que celle de déféquer à l’air libre? Plus je regardais sur le site du gouvernement la danse des chiffres s’accélérer et les districts passer du rouge au vert pour indiquer qu’ils étaient déclarés ODF (Open Defecation Free), plus l’envie d’aller voir sur place s’imposait à moi. Bezwada Wilson a fait tomber mes dernières barrières. En route pour l’État reculé du Uttarakhand!

Prochain épisode: N°06 Ces vérités sur les latrines que le Premier ministre indien ne veut pas voir