Il est temps d'écouter la voix des Ukrainiens

Un peuple multiple et diversifié, mais un peuple qui veut se gérer lui-même. Keystone/AP /Sergei Grits

Depuis le lundi 7 mars, Heidi.news invite à prendre de la hauteur par rapport à la guerre en Ukraine et son flot incessant d'informations. Pour cette «semaine des spécialistes», nous sommes partis à la recherche d’esprits aiguisés pour nous aider à mieux comprendre ce qui se joue là, sous nos yeux, à notre porte. Anne Bauty a été diplomate du DFAE jusqu’à sa retraite en 2012. Durant sa carrière, elle a notamment été en poste plusieurs années en Ukraine, Russie, Lettonie et Ouzbékistan.

Depuis huit ans, l’Ukraine est en guerre contre son voisin, la Russie. Mais beaucoup d’entre nous n’y ont vu qu’un conflit , sans en saisir l’enjeu. Or l’Ukraine défend notre frontière orientale, la frontière à l’est de l’Europe démocratique, ses élections libres, ses journalistes critiques et ses manifestations bigarrées. Au-delà de cette frontière commence un autre monde, celui de présidents à vie et de la justice aux ordres, de la pensée unique et des élections factices.

Ukrainiens et Russes ne sont pas un seul peuple, pas plus que Français et Suisses romands. La menace que constitue l’Ukraine pour la Russie? Inventée par le Kremlin, car c’est l’inverse qui est vrai. Le plan d’extension de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie? Ce sont les Etats jouxtant la Russie eux-mêmes, sachant ce qu’est une occupation russe, qui ont insisté dès 1992 pour être admis dans l’Alliance, par crainte de retomber sous ce joug. Crainte fondée, les faits leur ont donné raison.

Quiconque désormais dénie aux citoyens ukrainiens le droit de choisir leur avenir et leurs alliances, quiconque leur recommande de devenir zone tampon pour ne pas irriter le Kremlin, perd une occasion de se taire, selon la formule de Jacques Chirac.

Méfiez-vous aussi de ceux qui vous parlent de «comprendre les aspirations à la sécurité de la Russie». De fait, l’équipe du Kremlin nuit depuis 20 ans à la Russie, à son développement économique et aux Russes.

Détruire le contrexemple ukrainien

Le président russe et ses inféodés auraient pourtant eu le temps de rendre prospère et attirant leur immense pays, gorgé de ressources naturelles, tel le Canada. Ils ont préféré détourner ses richesses à leur profit. En se lançant dans une conquête brutale et injustifiée, ils engendrent chez eux une émigration massive de compatriotes atterrés et impuissants, font reculer économiquement tout le pays et ruinent en bloc la réputation des Russes à l’étranger.

Moscou aurait pu aussi initier, sur le modèle de la Francophonie, une Russophonie de connections culturelles entre les dix Etats voisins qui ont en héritage le russe comme deuxième langue. Aujourd’hui c’est trop tard, la langue russe elle-même devient toxique, autre victime indirecte de la barbarie.

La présence à leurs côtés d’une Ukraine démocratique, chaque jour plus européenne, est source d’inspiration pour de nombreux Russes. Mais c’est une menace pour le régime dictatorial installé au Kremlin. De là vient la fureur mortifère du président russe et sa décision de détruire l’existence même de ce contrexemple.

La voix des Ukrainiens peinait jusqu’ici à se faire comprendre dans le monde. D’une part, elle est multiple, variable, souvent contradictoire, tout le contraire des trompettes russes soufflant à l’unisson. Mais les Ukrainiens montrent par les actes combien ils sont unis pour l’essentiel: ils veulent gérer eux-mêmes leur pays, faire partie de l’Europe et ne jamais plus être engloutis dans un ensemble eurasiatique dirigé de Moscou. C’est désormais clair pour tout le monde.

Le pays a beau être une collection de terres diverses, autrefois lituano-polonaises, austro-hongroises, même ottomanes, ou encore russes, chacun se bat aujourd’hui pour le pays qui est le sien. Nous, Suisses, sommes aussi une association de cantons individualistes, c’est une richesse, et nous avons en prime notre Röstigraben occasionnel; mais qui viendrait nous dire que nous ne faisons pas un Etat?

Dans l’ombre de la Russie

D’autre part, la grande voisine de l’Ukraine lui a longtemps fait de l’ombre. Un slaviste d’ici apprend la langue russe, ou peut-être le polonais ou le tchèque, rarement l’ukrainien. L’histoire de l’Ukraine s’apprend souvent en marge de celle de la Russie. Il est temps de diversifier les sources.

On apprendra que la langue ukrainienne est aussi éloignée du russe que le portugais de l’espagnol. Que l’indépendance ukrainienne fut proclamée en 1917 déjà, comme celle de la Finlande — peu avant celle des Etats baltes et de la Pologne en 1918 —, mais que les bolchéviques ont réussi à l’écraser. Que cette indépendance a été proclamée une 2e fois en 1991 et plébiscitée à 90,5% des voix. Que le président Volodimir Zelenski, un russophone de l’Est du pays, a été élu en 2019 avec plus de 70% des voix. Que les groupes néonazis, toujours mis en avant par la propagande du Kremlin, existent bien, comme en France, aux USA et dans d’autres pays démocratiques, mais qu’ils y sont ultra minoritaires et incapables de se faire élire au parlement.

On découvrira l’histoire d’un grand pays, lumineux, fécond, tolérant, mais sans cesse convoité par ses voisins et dont les élites ont souvent mal servi la cause.

L’Ukraine aura besoin de l’Occident pour se relever après cette guerre. Il faudra des ressources financières colossales et des spécialistes de tous métiers. La riposte musclée des Etats occidentaux à l’agression russe et l’accueil massif des réfugiés chez nous permettent d’être optimistes sur notre volonté de coopération.

Ceux qui ont commercé avec des milliardaires russes au service d’un dictateur pourront alors démontrer leur sens de l’équité en offrant leurs gains mal acquis à la reconstruction en Ukraine.