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«Il faut se donner les moyens d’éliminer la censure sociale»

L'ordinateur Colossus a été utilisé par le Royaume-Uni pendant la Seconde guerre mondiale | Domaine public

Cet article fait partie de notre dossier sur la grève des femmes, qui sera enrichi au fil de la journée du 14 juin.

Malgré les vœux pieux des entreprises et des universités, les femmes restent minoritaires en informatique. Pourquoi? Nous avons posé la question à Isabelle Collet, informaticienne et maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Genève, également vice-présidente du conseil d’administration d’une école d’ingénieurs française, l’INSA de Lyon.

La prise de conscience de la sous-représentation des femmes dans les métiers de l’informatique remonte à plus de 10 ans. La situation s’est-elle depuis améliorée?

Cela dépend des pays. En France, par exemple, on observe enfin une amélioration, après plusieurs années de sensibilisation à l’égalité des genres. Par exemple, dans certains Masters de méthodes informatiques appliquées à la gestion des entreprises (MIAGE), la proportion de femmes est aujourd’hui d’environ 30% ou 40%, alors qu’elle n’était encore que de 15% il y a quelques années.

En Suisse, les mesures sont beaucoup plus timides. Dans les Hautes écoles de Suisse romande, le pourcentage de femmes dans les disciplines liées à l’informatique est très faible: à peine 10%. Même s’il y a peu d’actes vraiment hostiles, il se produit un travail de sape à bas bruit. Les écoles souhaiteraient plus de mixité mais prennent parfois des mesures maladroites. Elles sollicitent par exemple systématiquement les jeunes filles pour représenter l’école aux journées portes ouvertes, mais ces dernières se demandent si elles sont là pour leurs compétences ou pour la représentation! L’enjeu est de faire passer le message que les filles sont attendues et désirables dans ces filières, comme on le fait pour les garçons.

Quelles sont les origines de cette différence de traitement? Sont-elles d’ordre historique, d’ordre culturel?

Il n’y a pas d’un côté un cerveau bleu, et de l’autre un cerveau rose. Mais il faut être prudent lorsque l’on qualifie un phénomène de «culturel». Effectivement, les femmes ont traditionnellement été associées à la nature, et les hommes au monde des sciences et des techniques. Mais lorsque l’informatique s’est développée sur les premiers ordinateurs, dans les années 1950 et 1960, et qu’elle a eu besoin de main d'œuvre acceptant d’être sous-payée à une époque où il n’existait aucune qualification officielle, on s’est tourné vers les femmes.

Il a fallu attendre les années 1970 pour prendre la mesure de la valeur du logiciel, et que les universités commencent à proposer des formations en informatique. Or, à l’époque, les femmes avaient encore peu accès à l’enseignement supérieur… A partir du moment où l’informatique a été présentée comme un métier d'avenir, elles ont été poussées dehors. Les premiers ordinateurs personnels sont apparus à la même période, ce qui a encore entretenu la discrimination. Cela tient aux différences de socialisation entre hommes et femmes: grâce à leurs réseaux amicaux et familiaux, les garçons ont été les premiers au contact de cette nouvelle technologie. Ils ont ainsi profité d’une longueur d’avance au travail, en entreprise.

Rappelons que le tout premier programme informatique a pourtant été écrit en 1843 par une femme, Ada Lovelace! Il devait fonctionner sur la machine analytique de Charles Babbage.

La formation à l’informatique à l’école, dès le plus jeune âge, est-ce une des solutions?

Oui, mais tout dépend comment on l’apprend. En Suisse, l’apprentissage du code va bientôt s’inviter dans les écoles, et c’est une bonne nouvelle car cela donnera l’occasion à toutes et tous de le manipuler, indépendamment de son sexe ou de son milieu social d’origine.

Après, tout dépend de la façon dont on le met en oeuvre! En France, il existe une association forte entre les mathématiques et l’informatique dans l’enseignement, qui n’était pourtant pas nécessaire, car c’est surtout une affaire de logique et de langage. Il existe d’autres façons d’initier à l’informatique.

Politiques, entreprises, milieu scolaire et académique: à qui revient la faute?

Tout le monde se renvoie la balle: entreprises, écoles… J’ai entendu des directeurs d’écoles m’affirmer que c’était aux femmes de s’adapter, que c’était un métier d’hommes. Ou que des mesures pour favoriser la diversité, comme des quotas alloués aux femmes, allaient discriminer les garçons, alors qu’il s’agit d’infléchir une discrimination de base. Il faut se donner les moyens d’éliminer la censure sociale: oui, c’est un métier pour toutes et tous.

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