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«Genève ville-monde», le discours intégral de Philippe Burrin

Le directeur de l’IHEID a reçu lundi 2 décembre le prix de la Fondation pour Genève. Voici le texte intégral de son intervention très applaudie au Victoria Hall.

Les organisateurs m'ont invité à dire quelques mots sur un sujet de ma connaissance. Je vous propose une causerie, entre gens de bonne compagnie, sur la Genève internationale, un sujet à la fois familier et étranger, dans tous les sens du terme. Comme nous fêtons cette année le centième anniversaire de la création de la Société des nations, un éclairage sur le siècle écoulé en prenant pour angle d'attaque Genève ville-monde –son émergence, son développement, son avenir– me permettra de faire des aller-retour vers les années 1920 où tout commence de ce qui est notre présent, mais où ont également émergé un certain nombre de possibles historiques.

En histoire, ne sont pas seulement intéressantes les choses qui se produisent ou se réalisent. Ce qui est pensé, imaginé, pourquoi pas rêvé a un intérêt, car on peut y lire ce qu'une époque est capable d'envisager. Ces embranchements qui sont restés des virtualités font aussi partie de notre présent et peuvent éventuellement inspirer notre avenir.

Lire aussi: le texte intégral du laudatio de Roger de Weck pour Philippe Burrin

Ville-monde: l'historien français Fernand Braudel emploie l'expression (la sociologue américaine Saskia Sassen parlera plus tard de ville globale) pour désigner des agglomérations où se concentrent population, marchandises, capitaux et informations et qui structurent les échanges dans une certaine région géographique, région aujourd'hui étendue à la planète – la terre est devenue une économie-monde.

Le sommet de l’ennui

Genève ville-monde? Fedor Dostoievski la visite à la fin des années 1860. «Le lac est étonnant, les rives sont pittoresques, mais Genève elle-même est le sommet de l’ennui. C’est une antique cité protestante, ce qui n’empêche pas les poivrots de pulluler - Même à Londres il n’y a pas tant d’ivrognes et de braillards!». Il poursuit: «Et quels fanfarons suffisants! Etre si satisfait de tout est l’indice d’une bêtise particulière.»

Notre écrivain russe est exilé et amertumé par l'exil. Mais il aurait été étonné d'entendre parler de ville-monde à propos de Genève, et les Genevois probablement tout autant. Aujourd'hui, les classements mondiaux font régulièrement une place à Genève dans la liste des villes globales. Comment l'est-elle devenue ? Par une série de hasards et coups de chance où son génie propre, bien sûr, entre pour beaucoup, mais davantage encore la géopolitique et les relations internationales qui lui ont offert des chances qu'elle a su exploiter.

L'émergence d'une ville-monde

Genève ville-monde émerge et se développe avec l'installation de la Société des nations. Les puissances victorieuses de la première guerre mondiale décident (remercions William Rappard pour son intervention auprès du président américain Woodrow Wilson) que ce sera Genève et non Bruxelles. Le gouvernement suisse saisit l'occasion de se réinsérer dans le jeu diplomatique mondial après avoir été neutre pendant la guerre. Les Suisses – les hommes – approuvent et votent l'adhésion à la SDN sans enthousiasme, à la Suisse. Genève, elle, donne une forte majorité à l'adhésion - elle adopte la SDN.

Cette adoption, on l'explique souvent par la tradition du refuge, les liens avec la diaspora calviniste, l'importance du réseau international du commerce et de la banque. Ajoutons-y un élément simple, bien connu des spécialistes des relations internationales, qui vaut d'ailleurs pour la Suisse dans son ensemble autant que pour Genève, la dialectique du proche et du lointain. Jouer le lointain contre le proche, chercher plus loin un contrepoids au poids du voisin immédiat et se donner une marge de manoeuvre – d'expérience Genève sait et pratique cette dialectique, la cité calviniste envers son voisinage catholique, le jeune canton envers le reste de la Suisse, la Suisse envers tous ses voisins.

Une bibliothèque universelle pour une cité mondiale

Accueillir la SDN, plus tard l'ONU, c'est mettre le lointain de son côté, c'est mettre le monde dans son jardin. Littéralement, car ce qu'on n'appelle pas encore la Genève internationale va s'installer à la périphérie de la ville – dans un espace de demeures et propriétés patriciennes qui la pose en ville à côté et en face de la ville historique. Au départ, la rive droite du lac s'impose, l'argument de Genève c'est tout de même la vue du Mont Blanc dont les pauvres Bruxellois ne peuvent se prévaloir. Ce sera d'abord un immeuble : l'hôtel National, le futur Palais Wilson, puis comme l'organisation y est à l'étroit, ce sera la recherche d'une extension le long de la rive du Lac, dans les villas du parc Mon Repos, enfin l'Ariana où se construit et s'achève en 1937, après dix ans, le Palais des nations.

Ici, une première digression sur un possible historique. A peine lancé, le projet de construction d'un Palais des nations polarise l'attention d'utopistes d'un peu partout. Le plus intéressant pour mon propos est le Belge Paul Otlet. Fondateur des sciences de la documentation, inventeur de la classification universelle décimale que les bibliothèques emploient toujours, père de l'idée d'une bibliothèque universelle regroupant l'ensemble du savoir humain, pacifiste croyant à l'établissement de la paix par la science, Otlet rêvait dès avant 1914 d'une cité mondiale, comme d'autres internationalistes de son temps – notons qu'ils étaient Belges ou Hollandais, pays qui comme la Suisse sont des pays-tampons créés ou garantis par les grandes puissances et cherchant à compter au-delà de leur poids en devenant des plateformes de coopération internationale (on les retrouvera au moment de la création des institutions européennes). Quoi qu'il en soit, Otlet croit son heure venue quand la SDN s'installe à Genève. Le Corbusier et son cousin Pierre Jeanneret sont mandatés, ils élaborent un projet en 1928-1929. Il s'agit de faire surgir une ville nouvelle qui fera pendant à la ville historique de Genève.

Genève ne sera pas la capitale du monde, mais elle deviendra une ville mondiale grâce aux circonstances du nouvel après-guerre.

La Cité mondiale doit couvrir l'espace allant de Ferney aux Pâquis en offrant tous les attributs d'une ville. Elle inclut le Palais des nations certes, mais aussi un immeuble monumental, le Mondaneum sur lequel je reviendrai, une série de quartiers - une cité économique, une cité industrielle, une cité jardin, une cité hôtelière - et des infrastructures : une gare, un aéroport, un port et enfin un pont – un pont des Nations of course - parallèle au pont du Mont Blanc et allant du bain des Pâquis au bout du quartier des Eaux-Vives...

Un projet pour Genève, capitale mondiale

Le projet de Cité mondiale est en fait un projet de capitale mondiale, pour laquelle est revendiqué un statut d'extraterritorialité, ce qui fait réagir Berne : il n’est pas question d'accueillir sur sol helvétique une « cité vaticane ». L'idée d’une capitale mondiale qui aurait fait de Genève l'équivalent du district de Columbia aux Etats-Unis (« Geneva DC » ?) était peu réaliste. Mais elle n'aurait probablement pas émergé sans la topographie dont j'ai parlé, un espace relativement vide qui permet de penser une nouvelle ville à côté et en face de la ville existante. Notons aussi que l’idée accompagnait assez bien le type d’architecture envisagée pour le Palais des nations. Une fois achevé, seul dans le quartier, celui-ci devait frapper par sa monumentalité qui était digne de la capitale d'une grande puissance et fort éloigné de la modestie des bâtiments publics en Suisse. Le potentiel d'une capitale mondiale est inscrit dans cet édifice.

Genève ne sera pas la capitale du monde, mais elle deviendra une ville mondiale grâce aux circonstances du nouvel après-guerre. La fin d’un conflit gigantesque dans lequel la Suisse est restée neutre une fois de plus offre une nouvelle chance ; décidément la neutralité paie. La chance, c'est l'installation du siège européen des Nations unies dans le Palais des nations laissé vacant par la disparition de la SDN et la création par l’ONU de toute une série d’agences spécialisées (OMS, OMPI, etc). Le besoin d’espace des nouvelles organisations fait déborder rapidement de l’enceinte du Palais et pousser les bâtiments dans les environs, tandis qu’avec la décolonisation le nombre des missions diplomatiques augmente considérablement. Genève qui accueille 2500 fonctionnaires internationaux dans les années 1950 en compte dix fois plus aujourd'hui.

Les constructions réalisées entre 1950 et 1980 donnent à la Genève internationale la configuration qu’on lui connaît et qui la distingue des autres villes onusiennes implantées, elles, dans la trame urbaine. Cette ville internationale est par excellence une ville monde, la représentation miniature de la diversité de la planète (184 nationalités sur les 197 Etats reconnus). Son existence consolide le caractère de ville monde que la Genève locale, si j’ose dire, tient de ses caractéristiques, notamment la diversité de sa population et la participation de ses entreprises à l’économie mondiale.

Risques et défis géopolitiques

Genève, je l’ai dit, figure presque toujours dans les classements internationaux des cités globales. C’est généralement en bas de liste. Les premières places sont occupées par New York, Londres, Paris, et de plus en plus par des villes asiatiques, qui ont un poids économique et financier, un capital humain, une offre culturelle incomparablement plus importants. Sans négliger du tout l’apport de son secteur économique et financier, l’atout de Genève reste les organisations internationales et subsidiairement la qualité de vie. La ville tient une place de premier plan dans le système de gouvernance globale parce qu’elle est à la fois une enceinte de négociation multilatérale et un centre d’opérations qui s’étendent au monde entier (travail, migrations, santé etc). Elle est à la fois l’une des plus petites villes mondiales et l’une des plus importantes, sinon la plus importante par rapport à sa population.

Toute monoculture emporte des risques et des défis. Le principal risque pour Genève est géopolitique, comme les années 1930 l’ont montré. Une guerre intercontinentale mettrait une nouvelle fois en danger son existence, tandis qu’une tension prolongée entre des mastodontes comme les Etats-Unis et la Chine pourrait gripper les rouages du multilatéralisme. Il est vrai qu’en sens inverse, cette situation peut donner des ouvertures si la politique américaine faisait apparaître comme préférable une alternative à New York pour des réunions internationales.

Le principal défi, ce sont les transformations de la planète, notamment le déplacement des forces démographiques. La croissance de la population se poursuivra jusqu'à la fin du siècle, l’humanité approchera alors probablement les 11 milliards de personnes. L'Afrique va tripler en nombre et atteindre les 4.5 milliards ; elle formera avec l’Asie plus de 80% de la population mondiale. L'Europe, elle, semble résignée à devenir un continent-hospice et sera aux alentours de 5%. Genève représentera alors 0.01% de la population européenne (sa part dans la population mondiale ne mérite pas d’être calculée).

On pourrait certes dire que de 1960 à aujourd'hui la population mondiale est passée de 3 à 8 milliards et que Genève a su tenir sa place et même la développer. Le défi doit être relevé dans tous les cas. Les autorités publiques s’y efforcent, notamment en étendant la capacité d'accueil. Mais l'idée que le monde soit géré à partir d'un centre physique touche ou touchera à ses limites qui sont elles-mêmes physiques, celle de la densification possible des bâtiments et des réunions.

Le Mundaneum de Paul Otlet, un Internet avant la lettre

D'autres pistes peuvent être explorées, et ici une deuxième digression vers les années 1920 est à propos. Dans le projet de Cité mondiale, le Palais des nations est placé au deuxième plan derrière le Mundaneum, une immense pyramide accueillant toutes les institutions du savoir (musée, bibliothèque, université, instituts de recherche). Pour Paul Otlet, le savoir peut seul apporter des solutions aux problèmes de la société nationale et internationale. C’était l’idée, à une échelle moins grandiose, de William Rappard qui en créant l’IUHEI à la fin des années 1920, voulait faire la jonction de la diplomatie et du savoir.

On notera que Paul Otlet poussait loin l’imagination des moyens. Passionné par tous les véhicules du savoir - livre, image, radio, photo, cinéma et bientôt balbutiements de la télévision -, il anticipe au début des années 1930 la consultation de documents à distance grâce à l'usage combiné du téléphone et de la télévision qui mettrait à disposition de chacun une « encyclopédie universelle ». C’est internet avant la lettre.

Aujourd’hui le numérique achève et accomplit la révolution technique de la fin du XIXe siècle, le raccourcissement de la distance par la vitesse (train, vapeur, auto, avion) et la première annulation de la distance par le télégraphe et le téléphone. En supprimant toute limitation physique, il permettrait de renforcer l’avantage comparatif à Genève, par exemple en disséminant à travers le monde des connaissances et de l’expertise liées au travail des organisations internationales et répondant aux besoins de sociétés en pleine mutation.

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