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Fin du monde? Les Suisses survivront!

Autant vous l’avouer tout de suite, je n’ai pas fait mon service militaire. Ou seulement une semaine, dans une caserne en Valais entièrement souterraine, creusée dans la montagne. Assez pour m’apercevoir que l’armée suisse et moi, ça faisait deux. Je sais, c’est pas très sérieux, surtout quand on participe à la création d’un média au nom aussi helvétique que Heidi.news. Mais rassurez-vous, j’ai au moins fait de la protection civile et j’en garde des souvenirs précis, comme celui-ci.

L’officier arriva un matin portant une caisse en bois à bout de bras. Il la posa sur la table et tenta de reprendre son souffle. Nous étions une dizaine à le regarder sans comprendre. Cela faisait trois jours que ce moustachu sanglé dans un uniforme de l’armée suisse nous enseignait la protection civile dans un abri souterrain, quelque part au pied du Jura.

Le mur de Berlin était tombé depuis quelques années mais l’officier ne semblait pas en avoir pris connaissance. Ses cours, interminables, étaient accueillis par des ricanements et par des soupirs, lorsque nous pensions à tout ce que nous pourrions faire d’utile, à la surface, s’il ne fallait pas se plier à cette comédie de préparation au «worst-case scenario»: une guerre atomique. Heureusement, chaque jour qui passait faisait baisser de 10% nos impôts militaires.

L’officier a gagné
Il ouvrit la caisse, c’était des masques à gaz. Chacun dut en saisir un, passer l’élastique derrière la tête, respirer en faisant clapoter la valve du filtre. Des minutes passèrent, décisives. Car l’ambiance changea. Comme si cette vision, derrière les petites vitres embuées, d’une dizaine d’hommes masqués sous des mètres cubes de béton rendait d’un coup la menace plus tangible.

Quand nous retirâmes les masques, nous n’étions plus que deux goguenards à trouver absurde cette mascarade. Les autres étaient désormais plus attentifs: l’officier avait gagné. Il termina la semaine en fanfare, élevant les meilleurs éléments au rang de chefs d’îlots (plusieurs abris) alors que mon voisin et moi restâmes chefs d’un seul abri dont la position géographique, qui devait nous être communiquée ultérieurement, ne nous parvint jamais. Sans doute parce que l’amour paranoïaque de la Suisse pour ses abris s’étiola à la même époque.

Cette semaine dans un abri avec l’officier a resurgi de ma mémoire un quart de siècle plus tard, lors d’une discussion avec Ghalia Kadiri, une des meilleures reporters de mon équipe Afrique à la rédaction du Monde. Elle s’était portée candidate à un stage chez nous avec son travail de fin d’études: un reportage troublant sur le martyre des fous enchaînés au Maroc – puis je l’avais engagée. La discussion en question, c’était lorsque Yves Cochet, ancien ministre français de l’environnement, avait décrit dans une vidéo ses préparatifs en vue d’un effondrement systémique global en 2025 ou 2030.

Alliance improbable
Ailleurs, la fin du monde est une question académique, intellectuelle, philosophique: seuls s’y préparent quelques marginaux. C’est forcément différent en Suisse. Je me suis demandé si les collapsos et les solastalgiques (éco-dépressifs) n’allaient pas faire revivre mon officier et ses abris, dans une alliance improbable entre chevelus et poilus, entre hippies et militaires.

J’ai rappelé Ghalia l’été dernier, alors que j’avais quitté Le Monde et co-fondé Heidi.news. «Tu as une mission, je lui ai dit. Vérifier cette hypothèse, l’alliance improbable entre Extinction Rebellion et l’armée suisse. Tu as tout l’automne pour te balader. Tes origines marocaines et musulmanes, ton ignorance absolue de la Suisse seront un avantage. Commence par le canton du Valais, tu verras, c’est incontournable. Rends-nous les textes fin janvier. Ah, tu auras aussi un comparse: Niels Ackermann, l’un des meilleurs photographes suisses».

Tout s’est passé comme prévu: Ghalia a débarqué à Genève, pris un billet de train pour Sion et m’a appelé deux semaines plus tard. «Serge, tu avais raison, heureusement que je ne connaissais rien à la Suisse. Je me suis retrouvée avec un membre d’un parti qui s’appelle l’UDC. On a commencé par parler du climat, comme quoi le réchauffement pouvait avoir des conséquences dramatiques. Il s’y préparait avec des armes, des munitions, des boîtes de conserve et une cave pleine de Fendant. A la deuxième bouteille, il m’a dit: «Le climat, on s’en fout. La vraie menace, c’est l’invasion par les Mu… les Musulmans».

De Lucerne à la Venoge
Ce monsieur ne croyait pas si bien dire. Ghalia a arpenté la Suisse par monts et par vaux. Aussi bien les méandres de la Venoge que le plus grand abri atomique du monde, à Lucerne. Elle a trouvé, bien sûr, des angoissés climatiques. Mais son reportage va plus loin. Il explore l’archipel helvétique de la peur, modelée ces derniers siècles par le voisinage de grands empires voraces et la Guerre froide. Pour ma part, en relisant les six épisodes dont nous vous offrons aujourd’hui le premier, j’ai appris quelque chose de mon propre pays. C’était le but de l’exercice! Bonne lecture et vos commentaires sont bienvenus, à l’adresse redaction@heidi.news.

PS: Si vous voulez voir Niels et Ghalia en chair et en os, il participeront, lundi 9 mars, à une soirée du Festival du film et forum international sur les droits humains, à Genève, dont Heidi.news est partenaire.

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