Illustration: Robin Salomé pour Heidi.news

Filature amoureuse sur un mur de Post-it

Nous avons laissé au premier épisode trois adolescents en cavale, pilotés dans une Italie post-apocalyptique par une certaine Alix. C'était l'automne, ils se dirigeaient vers Naples, au cœur du chaos depuis qu'un supervolcan y a explosé. Ce deuxième épisode fait un petit saut dans le temps et l'espace. On est à New York au début du printemps avec Florence; cinq mois se sont écoulés depuis l'éruption.

Elle pédale de toutes ses forces. Elle n’a jamais pris la peine de retenir le nom des rues, elle se repère aux détails qu’elle attrape au vol, arbres encagés sur le trottoir, jardins sur les toits, rhododendrons en pots. C’est sa mère qui lui a appris à mémoriser le paysage, leurs randonnées en montagne occupaient tous les week-ends. Aujourd’hui, Florence est très loin des marquages jaunes contre les sapins, des sentiers escarpés, des cols et des croix suisses, mais le pli est pris.

Pour s’y retrouver: le résumé de la saison 1 et la liste des personnages

Son corps connaît l’itinéraire. Le square, la devanture du fleuriste qui clignote à toute heure – elle accélère dans le soir qui monte, s’éloigne de Soho. Les klaxons et le souffle des véhicules la galvanisent, elle se lève, en danseuse. Passe au rouge. Chaque coup de pédale est une gifle, pour cette femme qui lui a écrasé les orteils sans s’excuser, pour ce type qui lui frôle les hanches chaque fois qu’il pénètre dans le magasin. Pour tous ces clients anonymes à qui elle ouvre la porte du matin au soir, à qui elle doit sourire – How are you today ? Welcome, have a wonderful day – et qui ne lui accordent pas un regard.

Après le parc, les immeubles de briques quadruplent de hauteur. Florence bifurque et s’engage sur le pont. Même si la montée est très progressive, l’effort à fournir est considérable. Plus elle s’élève et plus ses cuisses brûlent, le vent forcit, lui envoie au visage le vacarme des métros bondés – métal sur métal, coups et crissements –, les gaz d’échappement et l’odeur de la rivière. Elle s’arrête au milieu du pont, à l’endroit où la déclivité s’inverse. D’autres vélos la dépassent, certains y vont de leur petite insulte et de sonnettes stridentes – You’re in the way, bitch – mais ce soir elle s’en fout. Une jambe à terre, l’autre sur la pédale, elle respire, pour la première fois depuis ce matin. Elle défie la masse dont elle vient de s’extirper. Skyline inimitable. Dans certains gratte-ciels, des étages entiers sont déjà allumés. Ailleurs, le verre des façades reflète encore le ciel, toujours aussi gris depuis des semaines alors qu’on est au seuil du printemps, le 20 mars exactement. Florence a vingt-six ans aujourd’hui. Sous elle, l’East River charrie des morceaux de glace.

Elle laisse venir la descente, efface les cafés branchés, la galerie d’art contemporain, le bar à huîtres, la fromagerie vegan. Elle croit volontiers Jacob quand il dit qu’il ne reconnaît pas son vieux quartier de Williamsburg. Elle ne s’arrête pas à la librairie. Après le Dunkin Donuts, elle prend la 7e rue nord, trois coups de pédale, pose le pied au sol devant le numéro 140. Petite maison à deux étages, toit plat, façade bleue. Le ginkgo planté sur le trottoir ne porte aucun bourgeon.

Elle gravit les marches du perron et ouvre la porte. Le silence lui annonce tout de suite que la maison est vide – si Jacob était là, le jukebox diffuserait un hit de Nat King Cole, un tube italien rétro, de la pop scandinave des seventies. Ou de la vieille chanson française, il s’y intéresse de plus en plus depuis qu’elle s’est installée chez lui. Elle suspend son casque à l’entrée, jette ses clés sur le piano et monte les escaliers.

Sa chambre est toujours humide. La fenêtre à guillotine est tellement usée que pour la maintenir ouverte, il faut la soutenir avec un objet. Elle a pris un pavé de Ken Follett dans la chambre de Jacob, ça fait parfaitement l’affaire. L’air qui s’engouffre semble encore plus froid que dans la rue. Elle attrape d’une main l’ordinateur posé sur le sol. Ouvre Facebook. D’ici à ce que la page charge, elle a bien le temps de se faire un café.

Quand elle revient, elle se laisse tomber à plat ventre sur le lit king size, caresse le clavier tactile de l’ordinateur. À partir de là, tous ses gestes sont mécaniques. Quarante-cinq notifications, qu’elle lit en diagonale. Pendaison de crémaillère à Genève. Son coloc lausannois qui la tague dans une vidéo où deux hamsters se pelotonnent au creux d’une tasse («Reviens, meuf!»). Un article partagé par Daria («Of Ice and Fire: How Greenland Is Processing The Eruption»), qu’elle ouvre dans un nouvel onglet – il chargera quand il chargera. Des dizaines de «Joyeux anniversaire!», envoyés par des gens qu’elle n’a pas revus, pour certains, depuis l’adolescence, et qui ne lui écrivent que lorsque l’algorithme les encourage à le faire.

Cinq mois que Naples est à la fois le centre du monde et sa tache aveugle

Elle penche la tasse, se brûle les lèvres sans quitter des yeux les commentaires suscités par son dernier post, mis en ligne deux jours plus tôt. Elle avait eu un petit choc en réalisant qu’on était le 18 mars, qu’il y avait donc cinq mois que les Champs Phlégréens étaient entrés en éruption. Cinq mois que Naples était à la fois le centre du monde et sa tache aveugle. Les spécialistes étaient passés des analyses aux bilans, des bilans aux projections. Certaines images battaient des records de vues sans rien révéler de plus que ce qu’on savait déjà. La béance noire du volcan. La mer en cendres. Naples dévastée, les foules en exode, des familles sans nouvelles de leurs proches. Chacun y allait de sa petite opinion. Florence se demandait en quoi une opinion sur un événement naturel, quand on n’y connaissait manifestement rien, pouvait avoir une quelconque pertinence. Elle avait simplement écrit: «Bonne journée mondiale de la ménopause!»

Laakki a commenté: «Way to go, girl!», Daria a renchéri. Pascaline a envoyé un cœur puis, dans un second message: «(Mais on a encore le temps, hein ?)» Céleste a tout liké. Ces quelques lignes inscrites sur son écran, qu’elle relit en laissant le café la réchauffer, sont un miracle. C’est par le hasard des affectations du Service climatique qu’elle a rencontré ces filles à Clim Camp, au Groenland, dans l’équipe des Green Teens. Et c’est à cause d’un scénario catastrophique qu’elles auraient toutes pu y rester, disparaître définitivement dans ces paysages aberrants. Toutes et tous, d’ailleurs, mais les garçons s’en sont moins bien tirés – Luca et Éric, surtout. Quand elle pense à Éric, leur instructeur dans cette aventure arctique, elle réentend le bruit de son corps brisé contre la glace. Elle n’oubliera jamais, et elle sait que Pascaline non plus. C’est peut-être même à cause de ça qu’elles n’ont pas vraiment gardé contact depuis le Groenland. Mais elle aime se dire qu’elle et les autres existent en ce moment précis quelque part sur la planète – Pascaline à Montpellier, Céleste et Éole à Amsterdam (pour l’instant, mais ils bougent tout le temps), Magnus à Bergen, Daria à Chicago (elles skypent régulièrement mais se voient beaucoup moins depuis la flambée des taxes sur les carburants). Et Laakki pas loin d’ici, dans le Queens.

Florence a envie de brûler les étapes, mais la vitesse de connexion ne le permet pas. Elle repose sa tasse, ajuste l’oreiller sous son ventre, clique sur sa messagerie, regarde les strates apparaître, ligne après ligne. Encore des vœux – de sa mère, d’une ancienne collègue de la crèche, d’autres amies, là-bas, sur un autre continent. Tu nous manques. Qu’est-ce que l’Amérique a de plus que nous ? Saloperie de volcan. Bon anniversaire quand même. Elle bâcle quelques réponses. Elle n’est même plus sûre de ce qu’elle regrette, de sa vie d’avant – mais ce matin, lorsque sa grand-mère lui a téléphoné pour lui chantonner ses vœux de bonheur, elle a eu envie de pleurer. Elle s’est éclairci la gorge et lui a dit qu’elle était folle de l’appeler, avec l’impôt climatique sur les communications ça allait lui coûter au moins 50 francs.

Fil d’actualités. Elle survole les publications, observe les petites roues patiner sur les vidéos impossibles à regarder, a envie d’ouvrir d’autres articles mais sait que c’est peine perdue, ça ne chargera jamais. Est-ce que ce n’est pas encore plus lent qu’hier? Elle scrolle dans le vide jusqu’à s’abrutir et puis cède, clique sur la barre de recherches et entre enfin le nom.

Alix Franzen.

Ça ne rate jamais, son cœur s’emballe. Elle se dit que ce soir, peut-être – mais non. Même si les photos ne chargent pas, les légendes laconiques qu’elle connaît par cœur n’ont pas bougé. Le dernier post remonte au 8 novembre, trois semaines après l’éruption, une éternité. Ciel gris au-dessus de la mer, rien que la mer, et ces mots : « Winter is coming ». Depuis, aucune trace de vie.

Florence claque l’écran de son ordinateur.

Tu fais chier, mon amour.

Un bruit de porte à l’étage du dessous. Des pas lents dans l’escalier. Jacob glisse sa tête par la porte de sa chambre.

Hey, birthday girl. Tout va bien ?

Florence se redresse, sourit. Il a l’air préoccupé.

– J’ai eu peur en entendant la nouvelle. Tu n’as rien?

Elle ne comprend pas.

– Il y a encore eu de l’agitation du côté de Soho. La police a arrêté des gens, il y a des blessés. Tu n’as rien vu?

– Rien du tout. Ça devait être assez loin du magasin. C’était quand?

– Il y a quelques heures, je ne sais pas, les infos sont contradictoires. Bon, tu vas bien, c’est ce qui compte. Je me rafraîchis et on se met à cuisiner?

Elle acquiesce. Avant de refermer la porte, Jacob lève la tête. Comme chaque fois que ses yeux abîmés se posent sur le grand mur face au lit, il ne parvient pas à dissimuler sa gêne, peut-être même une forme de crainte. C’est en partie à cause du ralentissement pénible de l’Internet américain que Florence a choisi d’utiliser le mur, mais pas uniquement. Elle aime l’idée d’épingler des documents, de pouvoir les palper, de les considérer dans leur ensemble.

Son enquête pour retrouver Alix a commencé dans un copy center à l’angle de Berry et Broadway. La première photo est fixée en haut à gauche, comme au début d’un storyboard. Dans une composition soignée mais très pixellisée, on distingue un passeport américain devant un ordinateur allumé sur une image de série, le tout dans un terminal d’aéroport – Alix toute crachée, Florence l’imagine parfaitement en train de mettre en scène les éléments. La photo a été postée le 18 octobre en fin de matinée. Les Champs Phlégréens venaient d’entrer en éruption, le chaos dans l’espace aérien s’installait – annulation des vols vers le sud, retards vers le nord, aéroports de dégagement surchargés. À Charles-de-Gaulle, un petit Airbus en phase de parking a accidentellement embouti l’Hyper Concordia, l’avion d’Oceanic Airways pour lequel Alix détenait un billet. L’appareil a flambé sous les yeux des passagers en transit. Punaisés au mur, cinq ou six articles de fond relatent l’événement. Alix a-t-elle vu la scène?

À ce moment-là, il y avait plusieurs mois qu’elles ne se parlaient plus. Florence se trouvait au Groenland, où les choses avaient pris un tour dramatique. Réfugiée avec d’autres sur la côte ouest, elle a dû prendre une décision : attendre plusieurs semaines un cargo pour l’Europe, ou monter immédiatement sur un navire pour l’Amérique du Nord. Traînant sur Internet, après des semaines de déconnexion arctique, elle a vu une nouvelle photo d’Alix sur Facebook : horizon géométrique, gratte-ciels mythiques derrière les lignes aériennes du Brooklyn Bridge. La légende en deux langues le confirmait, Alix était parvenue à revenir dans le pays de sa naissance. Signe ou coïncidence, peu importe, Florence voulait y croire. New York serait le lieu de leur réconciliation.

À la suite de ces deux photos, le mur s’est couvert d’autres documents. Listes, schémas, capture d’écran des vols Paris-New York du 18 octobre, esquisse d’arbre généalogique d’Alix, plan de la ville bardé de post-it signalant des lieux de tournage célèbres barrés les uns après les autres. Florence a joué à la détective, à la profileuse – à la stalkeuse, même. Mais une stalkeuse à la noix. Quatre mois qu’elle est ici, et toujours aucune trace d’Alix.

Elle se lève pour mieux voir l’image qu’elle a accrochée au cœur de sa constellation. Un selfie d’elles deux, pris il y a un an jour pour jour. Son propre visage occupe presque toute l’image, trop rose, souriant, et dans le coin supérieur, un fragment d’Alix, peau de métis pixellisée et longs cheveux noirs. Elles étaient montées à la Dent de Jaman pour les 25 ans de Florence. Alix s’arrêtait tous les deux cents mètres pour pisser, c’était devenu un gag entre elles. Florence n’a pas de photo plus récente de cette fille, avec qui elle a partagé plusieurs années de sa vie. Elles se sont disputées peu de temps après. Elle ne sait même pas si ce visage existe toujours, et si oui, dans quel foutu quartier de cette ville surpeuplée. Son amoureuse a bel et bien réalisé son fantasme de disparition.

Une bourrasque s’engouffre par la fenêtre et fait tomber du mur une ligne de post-it. Florence se lève pour les ramasser. Sur ses doigts, le papier ne colle presque plus.

Suite au prochain épisode.

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Illustrations: Robin Salomé est un jeune artiste peintre, sculpteur et dessinateur qui vit et travaille à Paris. Les jeux vidéo, le cinéma et les mangas ont nourri son regard et son univers. C'est par le dessin, langage de tous les jours, qu'il avance dans la recherche de nouvelles histoires.

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Stand-by Saison 2 est une coproduction des Editions Zoé et de Heidi.news. Plus d'infos sur www.standbyzoe.ch