Et si Bolsonaro avait déjà un peu gagné?

Yvan Pandelé

Qui du populiste d’extrême-droite, Jair Bolsonaro, ou de l’ex-icône de la gauche brésilienne, Lula, l’emportera? Que la question se pose encore en dit beaucoup.

Le «Mythe» d’extrême-droite ou l’icône de la gauche travailliste? Dimanche se décidera le sort du plus grand pays d’Amérique latine. L’actuel président Jair Bolsonaro, donné perdant, a fait mentir les sondages en se qualifiant face à son concurrent Lula, à qui beaucoup prophétisaient une majorité absolue.

Les deux candidats à la présidentielle brésilienne sont au coude-à-coude. Nous saurons dans la nuit de demain si le «métallo président» a réussi à évincer son rival d’extrême-droite, à la faveur d’une dynamique qui a semblé s’essouffler ces derniers jours. L’issue du second tour est donc très ouverte.

Il y a là matière à s’interroger, quel que soit le vainqueur dimanche. Bolsonaro sort d’un mandat de cauchemar et apparaît, de notre point de vue occidental, affaibli, isolé, démonétisé, en fin de règne. Sa gestion désastreuse de la crise sanitaire, notamment, détonne et interpelle.

  • Ses saillies violentes (des morts du Covid, «et alors?»), son aveuglement face au mirage de la chloroquine, resteront dans l’histoire.

  • Les scènes dantesques de Manaus, par manque d’anticipation et d’intérêt des autorités, figurent en bonne place dans la noire légende pandémique.

  • Son refus de la vaccination, les affaires de corruption entourant sa mise en œuvre au Brésil, ont accentué le divorce avec une partie de son peuple.

Mais force est de constater que dans son propre pays, Bolsonaro a toujours une moitié environ de la société derrière lui. Comme si le bilan comptait moins que les postures. Comme si rien ne pouvait plus arrêter sa veine populiste.

J’en ai discuté cette semaine avec Bruno Meyerfeld, auteur d’une excellente biographie du «Mythe», comme on surnomme le locataire du palais de l’Aurore. Il le dépeint extrême, mais ni fou ni idiot. «Même si Bolsonaro perd, le bolsonarisme d’extrême-droite a de beaux jours devant lui», estime le journaliste franco-brésilien, qui ne brille pas par son optimisme:

«D’une certaine façon, Bolsonaro a déjà gagné. Quand on voit qu’avec un tel bilan – les 700’000 morts du Covid, le retour de la faim, la déforestation en Amazonie, les attaques contre la culture - il fait 43% au premier tour juste derrière Lula, qui a été l’homme politique le plus populaire du monde à une époque et reste le meilleur président du Brésil…»

Au pays des fake news

Un des ressorts de cette popularité a trait à l’information au Brésil, m’expliquait-il. Dans ce pays peu éduqué, la principale source de nouvelles est… Whatsapp. Autrement dit, des réseaux informels de proches ou de micro-influenceurs, du cousin au pasteur évangélique. Avec près de 150 millions d’utilisateurs, il s’agit de la plus grosse communauté mondiale en dehors de l’Asie.

Comme de juste, les fake news volent bas, dans le camp Bolsonaro et en face. Au point que les autorités judiciaires du pays ont demandé à Whatsapp de repousser à l’après-élections le lancement d’une nouvelle fonctionnalité de groupe, Communities, de crainte qu’elle n’amplifie la désinformation. Elle permettra de s’adresser facilement, non à des centaines, mais à des milliers de contacts.

Ce n’est de loin pas le seul facteur, mais une chose est sûre: le Brésil est devenu une vaste chambre d’échos, une mer d’agitations contraires, de bulles d’informations auto-amplifiées. Et sur cette vague surfent les pires populismes.

L’émoi grandissant du monde

Le parallèle avec nos propres tropiques est évident. Partout dans nos démocraties libérales, les populismes convainquent des marges grandissantes de la population, s’installent au pouvoir ou menacent d’y retourner. En Europe, avec la Suède et l’Italie. Aux Etats-Unis, où Donald Trump reste en embuscade. La Suisse semble encore plutôt épargnée, mais son bateau n’est pas d’un autre bois.

«L’histoire du Brésil de Jair Bolsonaro, laboratoire de l’»extrême extrémisme», devrait nous servir de leçon, et même, d’avertissement», écrit Bruno Meyerfeld dans son livre. Autrement dit, et toutes réserves entendues, le Brésil c’est nous.

On ne peut pas, quand on est journaliste, ne pas s’interroger sur ce phénomène.

Une conviction: nous devons, à tous crins, résister à la polarisation du monde. Essayer, tant que faire se peut, de nous en tenir aux faits, à l’analyse, à la science, aux opinions diverses mais construites. Travailler à l’intelligibilité du monde. Et fabriquer du commun.