Ecrire sur Aberkane et prendre la foudre de la complosphère

La rédaction de Heidi.news

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Ils se présentent comme des gens qui pensent «différemment», qui «ouvrent l’esprit» pour échapper au mainstream imposé par les grands médias et les intérêts économiques. En vérité, les membres de ce qu’il faut bien appeler la «complosphère» ne supportent aucune critique, aucun discours contraire au leur et attaquent en meute sitôt qu’ils sont pris en faute: il y a quelque chose de totalitaire dans leur façon d’agir sur la scène publique.

Dernier exemple en date: l’article très mesuré que Heidi.news a consacré au youtubeur Idriss Aberkane, qui se présente comme un génie à ses 256’000 abonnés Twitter: «Hyperdoctor. Trois doctorats dont un de l’école polytechnique à 29 ans», dit son profil. L’article sort le 11 novembre, date de la conférence prévue de M. Aberkane au cinéma Pathé Flon à Lausanne. Le principal intéressé a répondu aux questions de Heidi.news, relu ses citations et nous a même félicité pour l’enquête en cours sur le milliardaire Patrick Drahi. Sur l’article qui le concerne, il nous écrit: «de ce que je vois, il me semble que vous avez fait un travail honnête dans le respect du contradictoire.»

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Puis les choses se gâtent. Le 23 novembre, il adresse un email à l’auteure: «Vous avez cité à plusieurs reprise le blog «Fact and Furious» dans vos publications récentes, dont le président est aujourd’hui sous le coup d’accusations et de plaintes graves allant du Faux et Usage de Faux à la violence aggravée. Je voudrais vous poser quelques questions concernant les diligences préalables que vous avez menées avant de citer cette organisation.»

Dans la même journée, il publie pas moins de six tweets accusateurs. Heidi.news aurait «déconné» et serait «gravement compromis». Ce serait un «scandale déontologique». Le mot est fort et nous ne prenons jamais de telles accusations à la légère. Après vérification, il s’avère pourtant que l’ire de l’«hyperdoctor» cache une cabale en bande organisée.

Ce que reproche Idriss Aberkane à Heidi.news, c’est d’avoir cité le site indépendant Fact and Furious, spécialisé dans la vérification de fausses informations. Il affirme que son fondateur, Antoine Daoust, est l’auteur de violences envers son ex-compagne et dénonce «des dysfonctionnements dans la sphère du fact-checking en France». Nous y reviendrons, mais avant d’aller plus loin, revenons aux faits. Dans notre article de 3258 mots, voici le seul passage concerné (22 mots):

«En mai 2022, le site Fact and Furious relevait que la thèse de 2016 faisait l’objet d’un signalement pour cause de plagiat.»

En mentionnant le site Fact and Furious, désormais fermé pour avoir été trop harcelé, nous ne faisions pas confiance aveuglément. La vérification a été faite et L’Express, dans une enquête fort documentée, évoquait aussi ce signalement pour plagiat. Suite au message d’Idriss Aberkane, nous avons également contacté l’Ecole polytechnique et l’université Paris-Saclay, où Idriss Aberkane a préparé une de ses thèses. A Paris-Saclay, Gaelle Degrez, responsable des relations presse, nous a répondu que «la procédure a été confiée à Polytechnique».
Là, la responsable du pôle médias de la grande école, Mathilde Ordas, précise qu’«il y aura [prochainement] une séance de commission d’éthique» consacrée à ce sujet.

Nos informations sont donc correctes. A chaque fois qu’on nous accuse d’une erreur dans une publication, nous vérifions et, le cas échéant, nous corrigeons. Ce n’est pas le cas de nos accusateurs. Le 23 novembre, nous répondons à Idriss Aberkane: «Contrairement à ce que vous affirmez, Heidi.news n’a pas cité “à plusieurs reprises” le site Fact and Furious, mais une seule fois. Et sur un aspect qui n’est pas lié aux accusations portées contre le responsable de ce site. Concernant la procédure sur votre thèse de 2016, nous suivrons son développement et en ferons état quelles qu’en soient les conclusions.»

La réponse de l’«hyperdoctor» permet de comprendre le fonctionnement de la complosphère:

«Pardonnez-moi mais vous n’avez pas répondu à la question. Je vous la pose donc à nouveau et avec des détails qui vous aideront sûrement: Quelles DILIGENCES avez-vous faites pour vous assurer du sérieux, de la fiabilité et de l’impartialité du site Fact and Furious avant de l’utiliser comme source essentielle dans votre article? Étiez-vous au courant des nombreux liens directs et indirects qui existaient entre certaines de vos autres sources et celle-ci? Estimez-vous en votre âme et conscience avoir respecté le contradictoire et l’impartialité des sources dans la construction de votre article? Je vous rappelle que vous avez le droit de fuir ces questions.»

Première étape, pour lui, ne pas prendre en compte les réponses adverses. Deuxième étape: tronquer l’information pour faire émerger une vérité alternative. Dans la foulée, Idriss Aberkane publie sur Twitter sa réponse… sans faire état de la nôtre. Troisième étape: attaquer en bande. Les jours suivants, Heidi.news et ses journalistes ont subi un déversement de critiques, d’accusations et de propos haineux sur les réseaux sociaux, que nous vous épargnerons et auxquels se sont joints les contempteurs habituels de notre travail, comme Jean-Dominique Michel.

Ce dernier, véritable figure de la complosphère romande, ne procède pas autrement. Ulcéré de notre article ayant exposé l’inanité de ses raisonnements épidémiologiques en mai 2020 – et dont nous ne retirons pas une virgule –, l’anthropologue de la santé autoproclamé règle ses comptes dans une conférence récente. «Pas par nombrilisme, et surtout pas pour me justifier», jure-t-il, avant de brocarder tant le média («Heidi.news, feuille de propagande pour l’industrie pharmaceutique») que le journaliste («il a pas les moyens intellectuels (…) de comprendre»). Une intervention calibrée pour séduire un auditoire déjà conquis, et qui brille par une absence complète d’arguments.

Le 25 novembre, Idriss Aberkane nous relance par mail, en mettant France Soir en copie, ou plutôt ce qui reste de ce qui fut un grand quotidien français, c’est-à-dire un site qui a perdu le 30 novembre sa reconnaissance par la Commission paritaire des publications et agences de presse française, suite aux multiples fake news publiées. Dans la foulée, son directeur, Xavier Azalbert, nous demande une interview. Il a fait de même avec d’autres journalistes, notamment à L’Express.

Si Xavier Azalbert s’en mêle, c’est parce que la complosphère agit en meute, avec des alliés comme Radio Courtoisie et Sud Radio. L’objectif: décrédibiliser les médias qui vérifient, contextualisent et, parfois, prouvent qu’ils ont tort. Dans une vidéo censée démontrer la culpabilité du fondateur de Fact and Furious, Idriss Aberkane parle d’un «scandale au pays des fact-checkeurs».

La réalité, bien documentée dans un article publié par Libération, est tout autre. On y découvre un «raid» numérique contre Fact and Furious, qui se serait doublé de visites sous fausse identité, d’appels téléphoniques et de chantage à l’encontre de son fondateur, Antoine Daoust. L’objectif: permettre à France Soir de racheter ce site. Antoine Daoust a porté plainte contre son ex-compagne, mais également contre Idriss Aberkane et Xavier Azalbert.

Il ne nous appartient pas de nous prononcer sur ces plaintes, ni sur celle déposée par l’ex-compagne d’Antoine Daoust, car nous n’avons pas enquêté sur ces sujets.

Mais ce que cette affaire démontre, c’est la mécanique de la complosphère pour imposer ses vérités alternatives, et la difficulté de faire sereinement notre travail dans un contexte de plus en plus tendu. Les journalistes sont désormais attaqués personnellement et désignés à la vindicte de suiveurs des réseaux sociaux qui, le plus souvent, n’ont pas lu l’article sur lequel ils crachent. Ce sont là de véritables tentatives d’intimidation de la part d’un mouvement qui tente d’écraser toute contradiction, qui crie au complot et nourrit la haine.

Face à de tels procédés, une seule ligne: continuer à faire notre travail. Rapporter des faits. Les vérifier et les éclairer à l’aide d’experts. Enquêter sur ce qui n’est pas connu. Et faire preuve de transparence. Non pas en répondant aux questions orientées d’affabulateurs ou en réagissant aux invectives sur les réseaux sociaux, mais en vérifiant nos informations, en les recoupant, et en vous ouvrant parfois les coulisses de notre métier, chères lectrices et chers lecteurs.