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«Notre nouvelle division scientifique va changer l’OMS en profondeur»

Dre Soumya Swaminathan dans son bureau de l'OMS | Heidi.news

La Dre Soumya Swaminathan, jusqu’ici directrice adjointe de l’Organisation mondiale de la santé, a pris en mars dernier la direction de la toute nouvelle division scientifique de l’agence onusienne.

Le contexte de l’interview. Avant son intervention jeudi à la World Conference of Science Journalism qui se tient à Lausanne, la Dre Soumya Swaminathan, première chief scientist de l’OMS, a reçu Heidi.news.

Quel message souhaite envoyer l’OMS en créant cette division scientifique?

Dre Soumya Swaminathan – L’OMS est une organisation qui repose sur la science et les résultats de la science; il était grand temps que cela apparaisse plus explicitement. L’objectif est double: s’assurer que nous ayons toujours les meilleurs standards scientifiques pour les recommandations et normes que nous produisons. Mais nous devons aussi être plus visionnaires. Sans cela, le risque est d’être uniquement réactif. Or notre rôle est aussi de mieux anticiper ce qui peut arriver en termes de santé publique, que ce soit les risques mais aussi les bénéfices. Notre division devrait aussi permettre une meilleure coordination afin d’assurer une manière de fonctionner homogène entre tous les départements ainsi que dans nos six antennes régionales. Ce n’est pas qu’une décision cosmétique, mais une réelle volonté de changement en profondeur pour notre institution.

Pouvez-vous nous donner une des missions concrètes de votre division?

Un de nos objectifs est de mieux faire correspondre les besoins des pays aux solutions qui sont proposées. Aujourd’hui, beaucoup d’innovations sont développées sous l’impulsion des principaux bailleurs internationaux et, malheureusement, elles ne correspondent pas toujours à la réalité de terrain. Nous avons donc mis en place un observatoire global de la recherche et développement (R&D) afin de voir où les fonds sont alloués et quelles sont les capacités propres des Etats. Cela nous permet ensuite de mettre en évidence les inadéquations entres les besoins et les choix d’investissements. Un exemple parlant est le manque de financements alloués aux maladies non-transmissibles (MNTs) alors qu’elles sont devenues les premières causes de mortalité, y compris dans les pays du Sud.

Sensibiliser les bailleurs est important, mais travaillez-vous aussi directement auprès des Etats?

Tout à fait, l’OMS est en interaction avec les ministères de la Santé des Etats membres. Traiter un diabète ou une hypertension ce n’est pas comme prendre en charge les maladies infectieuses, pour lesquelles les systèmes de santé sont souvent plus adaptés. Nous travaillons donc aujourd’hui pour faire comprendre aux gouvernements que s’ils ne s’occupent pas de ces maladies chroniques de manière précoce, elles vont leur coûter très cher en complications. Mais dans la plupart des pays, y compris au Nord, l’accent est mis sur les soins, mais peu est investi sur la prévention, or c’est une des clés pour combattre ces MNTs.

La tuberculose reste au cœur des préoccupations de l’OMS. C’est une maladie sur laquelle vous avez travaillé, quel bilan tirez-vous?

Ah c’est un vaste sujet! C’est bien sûr un peu décevant de voir que l’incidence de cette maladie n’ait pas baissé, mais de nombreuses vies ont quand même été sauvées. Des essais sont en cours pour évaluer des candidats-vaccins et un nouveau traitement pour les formes multirésistantes – en constante augmentation – devrait être prochainement disponible. Mais je pense qu’on peut dire que la tuberculose a été un sujet négligé par la R&D.

Même si le Global Fund a essayé d’investir beaucoup dans les traitements, la question fondamentale de développer des meilleurs tests diagnostiques, des meilleurs traitements, et un vaccin n’a pas vraiment été considérée. Il y a eu une augmentation des investissements dans ce domaine, mais il faudrait encore beaucoup plus.

Et il faut aussi soutenir la recherche fondamentale pour mieux comprendre la maladie. Nous n’avons toujours pas de biomarqueurs pour savoir quels patients infectés vont développer la maladie. Or c’est essentiel pour développer un test et ensuite savoir à qui il faut donner des thérapies préventives.

A l’inverse, Ebola a fait l’objet de belles avancées scientifiques depuis 2014 et pourtant la gestion de l’épidémie en RDC s’avère très complexe. Que peut faire l’OMS dans de telles circonstances?

Nous disposons désormais d’un vaccin et de traitements contre Ebola, donc c’est une belle victoire sur le plan scientifique. Mais il y a des choses que la science et la médecine ne peuvent pas surmonter, comme l’instabilité politique ou les conflits, comme actuellement en RDC.

Par contre, nous avons un vrai rôle à jouer et c’est celui de se préparer. Ebola est là depuis des décennies et nous savons que nous devrons y faire face encore et encore. Nous essayons donc de travailler avec des groupes de pays qui rencontrent les mêmes difficultés afin de les aider à élaborer conjointement des protocoles qui leur permettront de réagir efficacement.

Nous voulons aussi mettre l’accent sur les soins primaires. Nous savons que ce genre d’épidémies se propagent aussi parce qu’il y a un manque de contrôle du risque infectieux, par exemple avec du matériel médical qui est réutilisé. Les acteurs de la médecine de premier recours ont un rôle majeur à jouer également dans la détection précoce des cas. Un des objectifs principaux de l’OMS est de permettre, dans les années à venir, de déployer une couverture maladie universelle. Et il faudra qu’elle inclut ces soins primaires. C’est essentiel, pour assurer un accès aux soins au plus grand nombre, mais aussi pour mieux lutter contre ce type d’épidémies.

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