L’auteur de cette image, Mehmet Geren, a 30 ans et travaille à Ankara comme designer et retoucheur pour de nombreux magazines et photographes. Il pratique la technique du collage numérique pour introduire des éléments de pop culture dans certains des plus célèbres tableaux et chefs-d’œuvres classiques.
Votre cerveau a été piraté | épisode № 04

Dites adieu à l’addiction digitale en touchant des arbres, pour 400 dollars par jour

Notre journaliste est allée à la rencontre d'adolescents translucides qui tentent de sortir de leur forteresse numérique. Une propriété luxuriante de l'État de Washington se fait fort de soigner les addictions digitales, pour un prix certain. Ce 4e épisode fait suite à une conversation troublante avec Ramsay Brown, qui nous a fait cyniquement comprendre que ses technologies savent déclencher de la dopamine — et rendre les gens accros.
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Mince, pâle, dégingandé, pas sale mais quelque peu négligé… De grosses lunettes, des yeux gris, des cheveux blonds couvrant en partie son visage… Il erre pieds nus et le dos voûté sous la chaleur accablante de septembre dans le grand jardin qui s’étend du petit étang à la porte d’entrée.

On dirait qu’il n’a pas été exposé aux rayons du soleil ni à l’air frais depuis des lustres. Et c’est effectivement le cas. Il est accro au numérique.

«Jack!», l’interpelle-t-on. L’air inquiet, il retourne vers la maison principale. Il sait qu’il ne peut pas aller partout librement. Il est ici pour apprendre la discipline, pour suivre les règles. Et son emploi du temps est strict: à 15h30, activités sportives. Il doit donc se rendre au gymnase immédiatement, «parce que retrouver la forme est la première chose dont ces gamins ont besoin», souligne Hilarie Cash, psychothérapeute, fondatrice et directrice médicale de ReStart.

«Ces gamins» sont intoxiqués d’un point de vue clinique. Téléphones, jeux vidéo, YouTube, Reddit, forums, tchats… Quelle que soit leur addiction, ils ont été diagnostiqués accros au numérique, même si les définitions et symptômes varient dans ce domaine encore récent. Ils l’ont reconnu et sont reconnus comme tels par les psychothérapeutes de ReStart, un centre de désintoxication à l’approche holistique installé près de Seattle, entouré d’un décor naturel de pins et de montagnes absolument sublime.

Mais se faire soigner dans ce cadre de rêve a un prix: 400 dollars. Par jour.

C’est le prix facturé par ReStart aux familles des jeunes pensionnaires, pour un séjour d’une durée minimum de huit semaines. Il s’étend parfois jusqu’à une année scolaire entière. Ou, plus souvent, jusqu’à ce que les familles ne puissent plus payer.

«Je pouvais rester 14 heures d’affilée à regarder des vidéos ou à lire des pages Wikipedia sur la biologie marine, en naviguant de lien en lien sans jamais faire la moindre pause.»

Le domaine – qui porte le nom romantique de Heaven’s Field – est situé dans une zone boisée de Redmond, ville mieux connue pour abriter le siège de Microsoft, le premier géant de l’ère informatique.


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L’auteur de cette image, Mehmet Geren, a 30 ans et travaille à Ankara comme designer et retoucheur pour de nombreux magazines et photographes. Il pratique la technique du collage numérique pour introduire des éléments de pop culture dans certains des plus célèbres tableaux et chefs-d’œuvres classiques.

Trente-trois adolescents de 13 à 18 ans ont été accueillis ici au cours des 18 derniers mois, ainsi que des dizaines de jeunes adultes, pour la plupart ayant à peine dépassé 20 ans, venus des quatre coins de la planète: Etats-Unis, Chine, Inde, Corée ou encore Amérique latine. La majorité des pensionnaires sont de sexe masculin; seulement sept filles en 10 ans sont passées par le centre de désintoxication. Difficile de savoir si c’est parce qu’elles ont moins tendance à laisser Internet envahir leur vie ou parce qu’elles ont trop peur d’être stigmatisées en l’admettant.

En ce début d’automne, six personnes séjournent à Heaven’s Field. Le bâtiment semble tout droit sorti d’un magazine de décoration, avec ses grandes fenêtres donnant sur une forêt au feuillage rouge et jaune flamboyant. Sur place, téléphones et ordinateurs sont proscrits. Les thérapeutes et les surveillants savent très bien que montrer des écrans à leurs clients en manque serait comme poser une bière devant un alcoolique.

«Imaginez», «Inspirez», «Explorez», «Rêvez»

A l’intérieur, un jeune homme corpulent affalé sur un canapé gris feuillette un livre intitulé The art of golf (L’Art du golf). Un autre descend l’escalier ponctué d’inscriptions inspirantes: «Imaginez», «Inspirez», «Explorez», «Rêvez». Un nouvel arrivant, dont les parents viennent juste de repartir, se force à sourire tandis que la thérapeute l’emmène. Il n’est pas le seul à tenter de fuir une visibilité non voulue: certains gamins ne veulent même pas qu’on les voie. Ici, chaque histoire est douloureuse. «Faite de honte et de culpabilité», confirme Jack, assis sur la terrasse.

Agé de 21 ans et originaire du New Jersey, il a passé les sept dernières années à s’informer avec frénésie sur Internet – ce qu’on imagine difficilement quand on a plus de 30 ans. Des personnes sorties de cette forme de dépendance la décrivent comme un besoin irrépressible, presque physique, de rechercher des informations sur un sujet donné, qui vous fait oublier (entre autres) de manger, de dormir, de sortir et qui vous réveille la nuit.

«Je pouvais rester 14 heures d’affilée à regarder des vidéos ou à lire des pages Wikipedia sur la biologie marine, en naviguant de lien en lien sans jamais faire la moindre pause. Je n’essayais pas d’apprendre quoi que ce soit: je me gavais simplement de tout ce que je pouvais trouver», marmonne-t-il avec lassitude.

«Plus jamais je ne voudrai un smartphone, car je ne me fais pas confiance, je sais que je serai mieux sans»

Il était un élève normal à l’école et au collège: curieux, mordu de technologie, toujours prêt à passer du temps à lire sur Internet. La situation s’est dégradée lorsqu’il est entré au lycée et a vraiment mal tourné quand il est parti à l’université, seul et loin de sa famille. «Au début, je m’efforçais d’aller en cours. J’étais un toxicomane fonctionnel, j’arrivais encore à faire certaines choses», raconte-t-il, en se décrivant avec des termes qu’il a dû intégrer pendant ses trois mois de cure à Heaven’s Field.

Envie de fuir sa vie

Apprendre à se connaître soi-même est une douloureuse épreuve du processus de guérison. L’addiction au numérique n’est que la surface des problèmes, affirment les thérapeutes. Elle découle d’une envie de fuir votre famille, vos difficultés… Bref, votre vie.

«Peu après mon installation sur le campus, je ne parvenais plus à me maîtriser et j’ai commencé à passer tout mon temps sur Internet. Je ne pouvais pas m’arrêter, poursuit-il. Je ne peux même pas dire que j’aie vraiment lu ou appris quelque chose pendant cette période, car je ne retenais rien: il me fallait en permanence trouver de nouveaux sujets auxquels m’intéresser. En fin de compte, je ne voyais aucun des rares amis que j’avais, car j’avais honte de ma vie. Et je n’en parlais pas à mes parents, qui m’accusaient de ne rien faire. Alors, finalement, j’ai admis que j’en étais venu à me nuire et j’ai demandé à venir ici.»

«De nombreux éléments montrent que, chez les enfants surexposés aux écrans, les fonctions exécutives du cerveau sont sous-développées.»

Comme tous ceux qui arrivent chez ReStart, il ne sait pas quand il pourra repartir. «Franchement, cela m’est égal. Plus jamais je ne voudrai un smartphone, car je ne me fais pas confiance, je sais que je serai mieux sans», ajoute-t-il, jetant une ombre à la fois sur son estime de soi et sur ses chances de guérison.

Le repentir survient peut-être trop tard. Bien que les chercheurs n’en aient pas encore apporté la preuve définitive, il semblerait que l’addiction au numérique abîme réellement le cerveau.

«De nombreux éléments montrent que, chez les enfants surexposés aux écrans, les fonctions exécutives du cerveau sont sous-développées. Concrètement, on observe une diminution de leur matière grise, c’est-à-dire les neurones, et de leur substance blanche, qui favorise la bonne communication des neurones entre eux», explique Hilarie Cash, la psychothérapeute du centre.

L’ampleur du problème sera plus évidente lorsque la première génération d’enfants biberonnés à YouTube aura atteint l’âge adulte. D’après Common Sense Media, une organisation à but non lucratif basée à San Francisco qui propose de la documentation et des conseils sur les enfants et la technologie, les adolescents passent en moyenne neuf heures par jour en ligne, devant un écran, aux Etats-Unis. Ce temps descend à six heures pour les enfants de huit à 12 ans, tandis que ceux de moins de huit ans sont laissés au moins 50 minutes par jour devant des vidéos.

Enfermé pendant 12 ans dans les jeux vidéo

Les lésions irréversibles ne touchent pas toutes les personnes arrivant entre les mains de ReStart, mais avant que l’état réel des clients puisse être évalué – les thérapeutes les appellent «clients», et non «patients » – ils doivent avoir retrouvé un niveau normal de fonctionnement. Madame Cash m’explique pourquoi:

«L’hyperstimulation du cerveau, telle que la libération de dopamine générée par les activités en ligne, déclenche la phase dite de tolérance, où le cerveau bloque les récepteurs de la dopamine. A partir de là, si une personne veut se sentir euphorique, elle doit atteindre un plus haut niveau de dopamine et l’addiction progresse. Il faut trois ou quatre semaines au cerveau pour reprendre le contrôle de ces récepteurs. Pendant ce temps, la personne souffre d’un déficit des régulateurs de l’humeur et ne se sent pas bien du tout; elle peut être déprimée, maussade, incapable de réagir. Ce n’est que lorsque les récepteurs sont enfin rétablis qu’elle peut commencer à se sentir mieux.»

«Mes enfants ne sont pas autorisés à utiliser cette saleté»

Sam n’a probablement pas encore atteint ce stade. Manifestement en sous-poids, il a les traits tirés et le teint terne malgré sa peau foncée. A 27 ans, il est l’aîné des pensionnaires. Il a vécu les 12 dernières années exclusivement dans son monde numérique: jeux vidéo, tutoriels sur YouTube, sujets abordés sur Reddit, forums et une seconde identité construite derrière l’écran. Sa forteresse numérique s’est effondrée récemment, le jour où ses parents l’ont attendu à l’aéroport de Denver, sa ville d’origine, prêts à partir pour Londres célébrer son diplôme. Il ne s’est jamais présenté, et pour cause: il n’a jamais obtenu son diplôme. Il n’était pas allé en cours depuis une éternité, et lorsqu’ils sont venus le chercher dans sa chambre de résidence universitaire, il ne s’était pas douché depuis une semaine et n’avait pas dormi depuis plusieurs jours.

Curieusement, il reconnaît que sa famille a toujours été assez sensible à l’exposition aux écrans: «Je n’ai pas eu le droit d’ouvrir un ordinateur avant l’âge de 12 ans environ, et uniquement pour l’école, car ma mère s’inquiétait beaucoup. Plus tard, elle m’a laissé utiliser Internet et des jeux mais pas plus d’une heure par jour». Une approche stricte qu’elle pourrait bien avoir empruntée aux gourous technologiques de la Silicon Valley qui ont avoué interdire les smartphones et tablettes à leur progéniture, qu’ils envoient dans des écoles Waldorf, entourée de nature et de livres, sans ordinateurs à portée de main.

Horaires stricts, de 7 à 22 heures

«Mes enfants ne sont pas autorisés à utiliser cette saleté», a révélé avec franchise à la presse Chamath Palihapitiya, ancien vice-président du développement de la clientèle chez Facebook. De toute évidence en faisant l’impasse sur sa responsabilité personnelle dans la création de «cette saleté»…

La mère de Sam n’était pas aussi stricte. «Nous avions des appareils à la maison, et j’ai vite appris comment m’en servir en cachette», reconnaît-il.

En l’écoutant raconter son histoire, je ne parviens pas à déterminer s’il regrette cette époque. Il est en désintoxication depuis presque trois semaines, mais il paraît encore perdu: il a le regard embué, parle lentement et reste dans la retenue. «La musique que j’écoutais en ligne, de la dance et du rock, me manque. Et l’idée d’être coupé me bouleverse, dit-il, l’air abattu.

«Il ne se passe rien ici», finit-il par murmurer.

A voir l’emploi du temps accroché sur la porte de la chambre qu’il partage avec trois autres personnes, je n’en ai pas l’impression. Les 400 dollars par jour permettent de payer un tas d’activités. Le réveil est fixé à 6h30 du matin, le petit déjeuner à 7h (les retardataires sont privés de repas), suivi de quelques heures de tâches ménagères, d’enseignement ou de thérapie. Le déjeuner est à 12h, les activités sportives à 15h30, le dîner à 19h, puis vient une séance de méditation ou de yoga et enfin un temps calme de 21h à 22h avant extinction des feux.

Une expérience à la Survivor pour jeunes Robinson contemporains

De temps en temps, le programme quotidien est remplacé par des activités spéciales, telles que du camping dans la forêt. Hilarie Cash est convaincue que devoir se procurer soi-même un abri et de quoi manger accélère le processus d’ancrage. On se connecte ainsi plus rapidement à la nature, ce qui incite à se concentrer sur les besoins réels et la capacité à les satisfaire.

Une expérience à la Survivor pour les jeunes Robinson contemporains. Sauf que l’île privée sur laquelle les candidats et leurs encadrants sont envoyés est la propriété de ReStart. Son domaine est vaste: en plus des maisons où logent les adolescents, il comprend la ferme voisine et ses nombreux animaux («Pour monter à cheval, il faut bâtir la confiance; c’est un excellent point de départ pour apprendre à construire une relation», croit fermement Madame Cash) et un vaste siège, encore en construction au moment de notre visite, où les clients de plus de 18 ans suivent des cures individuelles et participent à des réunions hebdomadaires de l’association Internet and technology Addicts Anonymous (Cyberdépendants anonymes).


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Une étudiante touche de la boue, lors de la sortie nature de l'école Cedarsong Nature, près de Seattle. AP Photo/Ted S. Warren.

Comme dans celles des Alcooliques anonymes, les participants sont invités à suivre 12 étapes d’un programme de rétablissement et à choisir un parrain, qui est généralement un ancien dépendant. Un manuel les aide à établir un projet de vie détaillé, en leur donnant des clés pour faire face aux émotions, aux difficultés, aux problèmes et aux conflits sans replonger dans l’addiction.

«Le secteur technologique se comporte comme le faisait l’industrie du tabac, qui savait parfaitement que les cigarettes sont mauvaises pour la santé mais persuadait les gens d’en acheter»

«Le socle de l’addiction est un manque de relations de qualité», selon Hilarie Cash. Un manque comblé par une utilisation compulsive des groupes de discussion, des jeux ou des réseaux sociaux, par exemple. L’inverse des relations de qualité est le recours aux écrans comme filtres derrière lesquels se cacher. La technologie se substitue alors à l’amour, en quelque sorte.

«Nous sommes tous victimes de la technologie: on peut facilement la laisser prendre le dessus à moins d’être extrêmement attentif et de se protéger au moyen de certaines habitudes, avertit la fondatrice avec fermeté. Ce secteur gagne énormément d’argent sur notre dos. Il se comporte comme le faisait l’industrie du tabac, qui savait parfaitement que les cigarettes sont mauvaises pour la santé mais persuadait les gens d’en acheter. Jusqu’à ce que débutent les procès retentissants contre elle. Si le secteur technologique ne prend pas les choses en main, une procédure collective de grande ampleur finira par le contraindre à le faire.».

En attendant, elle propose un havre de paix à ceux qui peinent à décrocher.

Seulement s’ils peuvent payer.

La vue d’une biche dans le jardin, qui regarde les gamins tristes faisant des pompes, est comprise dans le prix.

Traduction: Virginie Bordeaux