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Deux hommes, des milliards et beaucoup d’avocats

Serge Michel

C’est une affaire sans commune mesure, une affaire de milliards, de trahisons et de coups bas menée par des bataillons d’avocats et de détectives que Heidi.news vous raconte à partir de ce matin, dans un feuilleton en plusieurs épisodes, comme à notre habitude.

Le journaliste Antoine Harari, appuyé par la rédaction, s’est plongé pendant plus de trois mois dans les relations entre deux hommes: le Genevois Yves Bouvier, surnommé «le roi des ports francs» et le Russe Dmitry Rybolovlev, surnommé «le tsar de la potasse» parce qu’il tire son immense fortune d’une mine au pied de l’Oural. D’abord une idylle artistique et commerciale pendant treize ans, puis un conflit d’une violence inouïe qui dure depuis cinq ans, presque jour pour jour: c’est le 25 février 2015 qu’Yves Bouvier a été arrêté à Monaco, dans ce qu’il dénonce avoir été «un piège».

Le 12 décembre dernier, la justice monégasque lui a donné raison, dans un exercice de sévère autocritique. «Monsieur Dmitry Rybolovlev a bénéficié d’un traitement de faveur et un accès permanent et privilégié au Ministère Public (de Monaco) et aux enquêteurs», écrit le jugement, qui annule la procédure, à Monaco. Les avocats de l’oligarque russe ont recouru en cassation.

Près d’un milliard de marge
Mais au-delà de ce jugement monégasque, c’est à Genève que sera tranché le fond de l’affaire. En treize ans, Yves Bouvier a vendu à Dmitry Rybolovlev, qui voulait constituer «la plus belle collection du monde», 38 œuvres de maître pour deux milliards de francs. Ce faisant, la marge de l’homme d’affaires genevois s’élève à près d’un milliard (montant qu’il conteste avec véhémence) alors que son client russe était convaincu que les œuvres lui étaient dénichées au meilleur prix et que la rémunération d’Yves Bouvier n’était que de 2%.

S’agit-il, comme le disent les avocats de M. Rybolovlev, «d’escroquerie par métier, d’abus de confiance et de gestion déloyale», ou simplement du jeu des affaires, comme le considère la partie adverse? Yves Bouvier était-il marchand d’art à part entière ou simple intermédiaire?

Ces questions font s’accumuler sur le bureau du premier procureur, Yves Bertossa, d’épais dossiers préparés par des figures importantes au sein des 1800 membres de l’Ordre des avocats de Genève. Et notamment une plainte pénale complémentaire de 400 pages, déposée en octobre dernier par Me Sandrine Giroud et Me Marc Henzelin, qui chroniquent, œuvre par œuvre, les méthodes d’Yves Bouvier pour faire acheter à son client 31 tableaux et 7 sculpture au prix qu’il a lui-même fixé. En face, Me David Bitton et Me Alexandre Camoletti tenteront de répéter leur succès monégasque.

Toutes les grandes études genevoises impliquées
La justice suisse n’avait pas la préférence du camp Rybolovlev au début de sa bataille. Des procédures ont été ouvertes à Monaco, Singapour, Hong Kong, Paris et New York. Mais c’est désormais Genève qui est appelée à jouer un rôle décisif. De fait, pas une seule grande étude de la place qui n’ait été impliquée, de près ou de loin, dans la guerre que se livrent les deux hommes: Lenz & Staehelin, Schellenberg et Wittmer, Poncet et Turrettini, Bonnant et associés, Lalive, BianchiSchwald, Canonica, Valticos, de Preux et associés.

Pour imaginer l’ampleur des opérations, un seul exemple. En janvier 2016, Yves Bouvier a voulu réunir tous ses conseils pour coordonner sa défense. Il en rémunérait à ce moment 27, sur trois continents. 25 sont venus à Genève en provenance de New York, Paris, Singapour, etc, et ont passé deux jours à l’hôtel Beau-Rivage.

Depuis cinq ans, leurs honoraires se chiffrent en millions, d’un côté comme de l’autre.

Comme souvent, Marc Bonnant est au centre du jeu. Il a représenté d’abord Elena Rybolovleva contre son mari pour ce que la presse a surnommé «le divorce du siècle». Il a aussi conseillé le détective genevois Mario Brero au moment où celui-ci dirigeait la «task force» de défense d’Yves Bouvier. Une fois le divorce des époux réglé en dehors des tribunaux, il sera sollicité par Dmitry Rybolovlev et acceptera de le représenter contre Yves Bouvier, avant de devoir se récuser. Car un de ses confrères, Christian Lüscher, a produit devant la commission du barreau un accord secret supervisé par Marc Bonnant entre sa cliente Elena et Yves Bouvier.

La fin du temps des ténèbres
L’affaire, hors-norme, a aussi un impact considérable sur le monde de l’art, dont elle a révélé l’opacité. Et cela à une époque où certains ont considéré qu’un Picasso dans un port franc était un secret mieux gardé que les millions équivalents déposé dans une banque suisse. «C’est la fin du temps des ténèbres, prophétise un avocat genevois qui le regrette un peu. Plus de secret bancaire, et les structures offshore sont considérées comme des faux-nez de leur propriétaire ultime. Tout d’un coup, tout le monde est forcé à ce que les Américains appellent une disclosure. Il faut tout raconter, tout dire, les juges pénètrent partout».

Nous n’avons pas pu pénétrer partout, mais nous avons retroussé nos manches et consulté des milliers de pages de procédure, de rapports, d’emails et de SMS, recoupé nos découvertes, interrogé plus d’une vingtaine de témoins à Genève, Monaco, Luxembourg et Paris, pour raconter les dessous de l’histoire.

Bien sûr, beaucoup d’articles ont déjà été publiés sur ces deux hommes. Mais si vous croyiez tout savoir de l’affaire Bouvier-Rybolovlev, nous allons tenter de vous prouver le contraire, un épisode après l’autre!

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