Un visiteur dans une exposition mondiale de toilettes à New Delhi. Money Sharma / EPA
La révolution des toilettes | épisode № 07

Ces vérités sur les latrines que le Premier ministre indien ne veut pas voir

Où l’on découvre que rien ne se passe comme les autorités le voudraient: les Indiens continuent de déféquer à l’air libre, même quand ils ont des latrines toutes neuves.

Une des plus grosses multinationales indiennes, Tata Group, fondée en 1868, est une des organisations qui, à travers son trust, participe à la mission Swachh Bharat, priorité du Premier ministre Modi pour éradiquer la défécation à l’air libre. Divyang Waghela dirige la Tata Water Mission:

«Il y a des acteurs internationaux qui aident le gouvernement indien, comme la Banque mondiale, l’UNICEF, mais il faut aussi des Indiens qui connaissent forcément mieux le contexte. Nous supervisons l’implémentation des toilettes dans trente-cinq districts de douze États, cela représente une population de 70 millions de personnes.»

Mais il faut prendre les chiffres qui sont revendiqués par l’administration avec précaution. Beaucoup de toilettes sont effectivement bâties mais pas utilisées.

«Voulez-vous aller dans l’Uttarakhand?»

J’acquiesce sans avoir jamais entendu le nom de cet État himalayen déclaré ODF (Open Defecation Free, sans défécation à l’air libre). Et ce, dès le début du programme Swachh Bharat – ce qui signifie que tous les habitants y utilisent des toilettes.

Je prends donc un avion vers Dehradun. Un hydrogéologue me conduit dans les villages de montagne. Trentenaire en pantalon de ville et sandales campagnardes, il n’a pas son pareil pour gravir les sentiers à pic: il ne voit sa famille et notamment sa petite-fille que tous les trois mois, lorsqu’il peut rejoindre son foyer, à plusieurs centaines de kilomètres de là.


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Une femme âgée attend l’arrivée d’une délégation officielle dans son village de l’État du Bihar, pour inaugurer les toilettes récemment construites par le gouvernement. Harish Tyagi / EPA

On visite des rues où des latrines existent désormais dans chaque maison; une petite cahute, une toilette à la turque et deux fosses utilisées en alternance. Les nouvelles constructions utilisées visiblement. Tata veille à engager systématiquement des agents locaux pour veiller à l’implémentation mais surtout à l’usage de ces nouveaux lieux d’aisance – tout un tas de méthodes de communication ont été élaborées pour changer les comportements. Il ne faut pourtant pas chercher longtemps pour rencontrer dans des écoles des enfants qui continuent de déféquer à l’extérieur quand ils sont chez eux et même des villageois qui expliquent sans une once de complexe qu’ils préfèrent utiliser la rivière pour se soulager.

«Que l’Uttarakhand ne soit pas à 100% ODF n’est pas ce qui m’inquiète le plus, explique l’hydrogéologue Waghela. La défécation à l’air libre est finalement préférable du point de vue environnemental et sanitaire à des toilettes mal construites.» Il prend un bâton, creuse la terre, montre qu’elle est friable, explique que l’eau est très proche de la surface et qu’aucune étude géologique n’est réalisée avant de creuser les fosses. «Dans l’État du Bihar, l’eau se trouve à un mètre de profondeur.» Oui, tôt ou tard, les matières fécales contamineront forcément les cours d’eau ou la nappe phréatique.

Pendant toute la convention, je n’ai pas entendu une seule voix s’élever pour même pondérer les résultats affichés par le gouvernement Modi. Au contraire, tout invitait à faire de Swachh Bharat une sorte de miracle: le mot a d’ailleurs été prononcé par la ministre de l’assainissement, Uma Bharti, après qu’elle a placé Swachh Bharat sous l’étrange patronage post-mortem de Gandhi. La semaine de la convention, Melinda Gates, puis Bill, dont la fondation occupe un rôle moteur ici dans l’assainissement, ont chacun signé un éditorial dans un grand journal indien pour célébrer les mérites du Premier ministre. Tous les discours (celui du Secrétaire général de l’ONU, des dirigeants de la Banque mondiale, de l’OMS) allaient dans le sens d’une éradication définitive de la défécation à l’air libre et donc d’un tournant de civilisation.


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Une femme se rend avec ses enfants dans un lieu de défécation à l’air libre. Cette photo a été prise le 19 novembre 2014, journée mondiale des toilettes selon l’ONU. Divyakant Solanki / EPA

C’est un sentiment d’omerta qui s’imposait à moi. Le responsable de la section indienne de l’UNICEF craignait tellement d’offusquer le gouvernement qu’il a demandé trois fois à relire l’entretien qu’il m’a accordé, ce que j’ai accepté. J’ai rencontré dans la foulée une référence mondiale de l’assainissement qui m’a parlé en off, répétant plusieurs fois qu’il ne voulait absolument pas être identifié, de peur d’être «ostracisé»:

«Les statistiques de Swachh Bharat sont exagérées à cause de la compétition entre les districts et la pression politique. Le Gujarat (tout à l’ouest) a annoncé qu’il était ODF alors que des études montrent que 29% des foyers n’ont pas de toilettes. Je suis allé dans un village de l’Uttar Pradesh (nord) où le gens vidaient chaque semaine les nouvelles fosses septiques dans un cours d’eau. Il nous faut des études sanitaires indépendantes. Mais est-ce possible quand le Premier ministre est aussi autoritaire et qu’il s’est personnellement engagé dans ce programme?»

Quelques jours plus tard, je me rends à Pune, dans l’État du Maharashtra (ouest). C’est une ville modèle, on en parlera plus tard. Y sont testées certaines des technologies d’assainissement les plus avant-gardistes. Des employés municipaux me conduisent dans un quartier informel où 4000 toilettes ont été installées dans de petits appartements. Malheureusement, le deuxième étage de ces maisons où habitent d’autres locataires ne peut supporter une salle de bains, à cause de la fragilité de la construction. Alors, les familles du dessus se rendent encore et toujours dans les toilettes publiques – en l’occurrence, une bâtisse sans eau où quatre portes sur cinq sont condamnées et où des excréments jonchent le sol. Par dépit, nombre de familles préfèrent continuer de déféquer à l’extérieur. Pune est pourtant depuis longtemps déclaré ODF.


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Un garçon défèque dans un bidonville de New Delhi. Kevin Frayer / AP

À Dehli, je rencontre encore Kamal Kar. Il a développé une méthode qui a permis au Bangladesh d’en finir avec la défécation à ciel ouvert en 10 ans, alors que le pays est bien plus pauvre que l’Inde. Pire: l’un des plus pauvres de la planète. Il a baptisé son approche le Community-led total sanitation (CLTS). Elle se fonde sur des changements de comportement spontanés, sur l’autocontrôle et l’autofinancement par les collectivités – le contraire de l’approche indienne, très centralisée et qui mise sur des subsides massifs de l’État pour accroître le nombre de toilettes sur le territoire.

«Le problème ce ne sont pas les toilettes, c’est le changement de comportement. Il faut convaincre vos voisins d’arrêter de déféquer dehors. Sinon, vous allez finir par manger leurs excréments.»

«Gardez à l’esprit que l’Uttar Pradesh va être déclaré ODF dans quelques mois!» Kar éclate de rire. L’idée même que cet État, parmi les plus réfractaires à l’utilisation de sanitaires, soit bientôt considéré comme libéré de la défécation en plein air, lui semble tout à fait saugrenue.

«Le problème ce ne sont pas les toilettes, c’est le changement de comportement. Il faut convaincre vos voisins d’arrêter de déféquer dehors. Sinon, vous allez finir par manger leurs excréments.»


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Le Premier ministre Narendra Modi en campagne électorale, en mars 2019. Lors de ce discours à Meerut, dans l'Uttar Pradesh, il a fait de la construction de millions de latrines un succès personnel. Altaf Qadri / AP

D’ici cinq mois, le 2 octobre 2019, à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Gandhi, Narendra Modi annoncera fièrement qu’aucun Indien ne fait plus ses besoins dehors.

«C’est ce jour-là que le travail commencera réellement. Nos gouvernants auraient investi une fraction des milliards qu’ils ont mis pour leurs toilettes dans les changements de comportement, on aurait pu y arriver. Mais ils voulaient du dur, des fosses, quelque chose de tangible.»

Étrangement, Kamal Kar l’Indien est aujourd’hui convié par le Pakistan pour aider à l’éradication de la défécation à l’air libre, alors que son propre gouvernement le considère comme un gourou sentencieux et ne l’a pas invité aux débats de la Mahatma Gandhi International Sanitation Convention.

«Le gouvernement indien et la communauté internationale sont dans un déni pathologique»

L’acte de déféquer ne relève pas seulement de la mécanique des corps, de la nécessité biologique. C’est un universel anthropologique pris en charge par la culture. Avec une force et un courage sans précédent dans l’histoire de son pays-continent, le premier ministre Narendra Modi a décidé de mettre fin à une pratique qu’il considérait comme humiliante et dangereuse pour son peuple. Toutes les agences de développement mondiales, l’ONU en tête qui y a vu une chance de réaliser le point 6 de ses objectifs de développement durable (accès à l’eau salubre et à l’assainissement), ont suivi avec enthousiasme le programme indien.

Des murs sont élevés, des trous sont creusés, dans des proportions qui font des pyramides égyptiennes un jeu d’enfants. Ou presque. Mais les problèmes ne font que commencer pour un pays qui a sans doute sous-évalué la difficulté à transformer la culture sanitaire d’une nation aussi gigantesque, fragmentée, complexe. «Le gouvernement indien et la communauté internationale sont dans un déni pathologique», ose le spécialiste de l’assainissement qui ne veut toujours pas être nommé ni reconnu.