Des policiers lausannois lors d’une opération de lutte contre le deal de rue en juin 2018 sur la place Riponne | Jean-Christophe Bott, Keystone
La révolution des toilettes | épisode № 01

Dans les toilettes de la Riponne, flambant neuves et autonettoyantes

Où l’on découvre que les WC sont le refoulé de chaque civilisation. En particulier de la Suisse hygiéniste, pays où l’on gère la vie des toxicomanes à coups de lunettes de métal automatiques et de distributeurs de papier parcimonieux.

Jamais je n’aurais poussé cette porte.

J’habite depuis dix ans à cent mètres des toilettes publiques de la Place de la Riponne, à Lausanne. La seule fois où j’en ai vu l’intérieur, c’était par une photo publiée sur Facebook et reprise par des journaux sous le titre «Les toilettes de la honte». On y voyait un lavabo en inox, un verre en plastique avec un fond de bière, des dizaines de papiers, des emballages qui recouvraient l’évier et le sol, des fragments de compresses ensanglantées autour de la cuvette et puis, comme délicatement déposée à côté du robinet, une seringue.

«Personne de normalement constitué n’aurait à l’idée d’utiliser ces toilettes comme des toilettes», me dit un policier ce matin.

De fait, à l’été 2018, la ville a installé des panneaux de préfabriqué jaune autour des toilettes de la Riponne, une grosse place souvent vide où les alcooliques et les fumeurs de cannabis se regroupent au Nord; on les appelle donc les Nordistes. Les Sudistes, eux, s’arrangent sous une immense bâche que les travailleurs sociaux, les policiers et les usagers appellent le string. Ce sont les toxicomanes, ils sont regroupés tout près des toilettes publiques.

Parfum de pisse et de détergent

Pendant les travaux, la ville a disposé une espèce de roulotte foraine aux pieds des escaliers de la Place Madeleine, une toilette ambulante officieusement destinée aux injections. Et pourtant, la plupart des addicts se sont déportés aux alentours, aux toilettes de Pré-du-Marché surtout. Il n’y a pas grand-chose de pire à Lausanne que les toilettes de Pré-du-Marché. De l’extérieur, on dirait un club SM ou un bathyscaphe définitivement immergé, avec des petits hublots translucides. L’odeur de pisse et de détergent mêlés déborde sur la rue, surtout en été.


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Une image des toilettes de la Riponne ayant fait scandale, avant la rénovation | Image Facebook

A l’intérieur, c’est «Trainspotting». Les nettoyeurs ont beau passer deux fois par jour, on a toujours l’impression qu’un drame vient d’y avoir lieu. Le 19 juillet, un article du quotidien 24heures citait des passants ayant aperçu une femme enchaîner plusieurs fellations devant ces toilettes. «Ce sont les toxiputes, m’explique le policier municipal. Elles monnaient des prestations sexuelles, contre de la drogue.» Les toilettes de Pré-du-Marché, après cet article, ont elles aussi été fermées.

Et le policier me raconte le Subutex et le Dormicon, ces médicaments dont on retrouve les tablettes au sol, ainsi que l’héroïne qui n’est pas vendue par les petits dealers africains à Lausanne, mais par des mafias de l’Est, à Genève. Il me raconte aussi les Roms, les migrants, les SDF, qu’on retrouve certains matins endormis à même le carrelage, au milieu des déchets et du sang: «Ces toilettes, en particulier celles de la Riponne, sont un lieu de survie, le fief d’une population complètement marginalisée. C’est un triste spectacle qu’on gère comme on peut. Ce sont surtout les nettoyeurs municipaux qui sont en première ligne.»

Seringues et gants en caoutchouc

Sous la Place de La Louve, en contrebas de la Maison de commune, il existe d’autres toilettes. Un après-midi, j’y rencontre par hasard deux nettoyeurs dont les mains sont recouvertes de gants en caoutchouc qui s’étendent jusqu’aux coudes. «Si ça pue trop, on enfile des masques. Si c’est trop encombré, on part. Si quelqu’un est à terre, on appelle la police.» Ils ont le temps de discuter cinq minutes parce que, à l’intérieur des WC hommes, un long garçon est en train de se faire un garrot. Il chauffe sa cuillère. Les deux parties ne se parlent pas, se regardent à peine. Quand il a fini, le garçon sort: «Vous voyez, il n’y a pas de problème. Je n’ai rien fait.» Il disparaît. Les deux nettoyeurs attaquent le sol et les murs au jet d’eau.

«Moi, j’ai failli me prendre 200 francs pour avoir pissé dehors.» Tristan est un ancien toxicomane: «Trente ans de cocaïne, dix ans pour m’arrêter. Au début on compte les jours, ça fait un an et demi.»

Dans les toilettes de la Riponne, on chasse le dragon. Ça veut dire qu’on inhale l’héro à même l’aluminium

On lui explique qu’on travaille sur les toilettes de la Riponne, il vous pointe l’origine de l’expression «merde» quand on l’utilise pour porter chance au théâtre: «Quand une pièce avait du succès, il y avait beaucoup de calèches devant la porte, donc des tas de crottins de cheval. C’est marrant non, quand on va voir derrière les choses?»

Tristan a une voix passée au sable et des yeux qui ne vous lâchent pas au point que vous avez l’impression qu’il vous scrute l’intérieur avant de répondre.

«Moi, les toilettes de la Riponne m’ont toujours révulsé. Un jour, des gars y chassaient le dragon. Ça veut dire qu’ils inhalaient l’héro à même l’aluminium. Leur pitbull a eu un arrêt cardiaque rien qu’à cause des vapeurs. Alors ouais, en ce moment, ils ouvrent un local d’injection dans les hauteurs. Ils font aussi ces nouvelles toilettes super modernes et autonettoyantes. Mais les toxicos, ils ne veulent pas qu’on les rejette hors du centre ville. Ils ne veulent pas être ostracisés. Ces toilettes, c’est leur territoire. Allez les voir à partir du 24 ou du 25 du mois, quand ils ont reçu le social, vous les verrez sur la place, l’air content

Des WC irréprochables pour séduire le touriste

Stéphane Beaudinot, lui, dirige le service de la propreté urbaine à Lausanne. «J’espère que je vais vivre qu’une seule fois un chantier comme celui-là. Nos WC publics devenaient insalubres. On recevait pas mal de courriers, de mails.» Aujourd’hui, l’état des toilettes publiques se partage sur des applications dédiées; l’entretien, la propreté sont jugés et comparés: «Pour l’image d’une ville, pour le tourisme, les WC publics doivent être irréprochables. On n’ignore pas que nos toilettes sont parfois utilisées pour d’autres raisons que les besoins naturels. Il nous fallait donc trouver un système plus efficace que le simple passage des nettoyeurs deux fois par jour.»

La ville a donc lancé un appel d’offres pour la rénovation de plusieurs sites de toilettes publiques, avec un budget de 4 millions de francs. Celui de la Riponne a été estimé à un peu plus de 300'000 francs pour six cabines. Le cahier des charges spécifiait que les appareils devaient être encastrés (distributeur de papier, lavabo, sèche-mains, etc.), que les cabines devaient disposer d’un système permettant d’éviter les occupations abusives (sonnerie ou ouverture de porte après un certain temps), qu’un système de récupération des seringues devait être proposé et que la résistance au vandalisme était essentielle.


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Le bloc toilettes de la Riponne, après les travaux | MTX

C’est la société MTX-Toilettes, pour Montreux Toilettes, qui a remporté l’appel d’offres. Sur son site Internet, il y a des lunettes de métal qui se dressent automatiquement, des flots d’eau qui balaient le sol après chaque utilisation, des édicules d’une modernité écrasante imbriquées dans des bâtisses médiévales. «On est confronté à une frange de la population qui a peu de respect pour les installations publiques, lâche Stéphane Beaudinot. Alors, on a cherché quelqu’un capable de fournir du matériel ultrarésistant, proche de ce que l’on peut trouver dans le carcéral. Il valait mieux investir un peu plus. On gagnera la différence sur l’entretien

Gaëtan Macheret a 39 ans et des t-shirts à l’effigie de sa boîte. On est en septembre, ses ouvriers peaufinent l’installation. Lui fait la claque devant les portes à fermeture mécanique et répète que «les squatteurs ne pourront pas y passer la nuit.» Plusieurs pictogrammes lumineux annoncent l’occupation, d’une durée d’un quart d’heure au maximum, après quoi le processus d’autonettoyage est enclenché. Il y a un bouton SOS au sol pour appeler les secours, si on est bloqué — ou noyé.


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Toilettes de la Riponne installées par la société MTX Toilettes | MTX

Quand on pénètre dans un des six cabinets, on a l’impression d’une chambre froide ou d’un hôpital psychiatrique. Rien ne dépasse, rien ne se casse: 13 buses sous pression délivrent après chaque usage un produit désinfectant et désodorisant. Une ventilation sèche en un instant le siège. Le sol est en légère pente pour permettre aux eaux d’emporter les éventuels détritus: «Ça marche avec les selles, l’urine, le papier, les seringues. Plus gros, pas forcément.»

L’eau de nettoyage a une petite odeur de fleur chimique qui embaume l’espace entier. Même la petite cheminée pour le papier, la poubelle, le trou pour récolter les seringues, tout a été pensé de sorte que rien ne puisse y être caché. «Notre équipement doit résister à 100 kilos de traction pendant 15 minutes. Bien entendu, si on prend une pioche ou une masse, cela laissera des marques.» Une cellule photoélectrique capte les mouvements sous le robinet ou le sèche-mains pour éviter tout contact. Le distributeur de papier ne délivre qu’une seule feuille à la fois pour éviter de fournir de quoi faire un brasier.

Poubelles à seringues et écrans tactiles

Le miroir, comme presque tout dans le WC, est en inox. Les portes sont brossées, avec un effet grain de cuir, pour éviter les traces de doigt; afin d’accroître encore la résistance, elles sont renforcées de nids d’abeilles en plastique et polystyrène. Pas d’éléments vissés dans la structure ou alors seulement avec des vis qui n’existent pas dans le commerce, pour éviter le vol. Trois des installations sont gratuites. Pour les trois autres, il faut payer un franc. «Il ne faut pas se leurrer, les gratuites resteront pour beaucoup des salles de shoot. Ceux qui veulent des toilettes propres seront prêts à glisser une pièce.»

Mais c’est encore dans les entrailles de l’édicule que la magie opère le mieux. On dirait un centre de contrôle du troisième type. «Tout est automatisé. On peut contrôler à distance, condamner les WC s’il le faut.» La durée du nettoyage, le nombre de litres pour chaque chasse tirée: «On sait par exemple qu’une personne sur quatre utilise du savon après les toilettes.» Il y a des écrans tactiles qui décomptent chaque paramètre.

Un mois plus tard, je retrouve Gaëtan Macheret pour faire le bilan. 5000 passages en un mois, dont 1300 dans les WC payants. La table à langer du WC a été retirée, quelqu’un avait tenté de brûler l’inox. C’est propre. Tout va bien. Dans la salle des machines, les poubelles qui réceptionnent les seringues se remplissent. «C’est juste le bonheur, dit le policier du début. Le jour et la nuit.» On voit même une maman entrer avec son enfant. De loin, deux Sudistes admirent la scène.

Seule une personne sur quatre à Lausanne utilise du savon après les toilettes

Gaëtan Macheret n’a pas toujours vendu des WC. Avant, il était dans les télécoms. Il était stressé. Il y a dix ans, il ressentait des maux de ventre terribles, accompagnés de diarrhées si violentes qu’il devait parfois se ranger sur la bande d’arrêt d’urgence. «Je suis devenu spécialiste des toilettes publiques, je me suis aperçu à quel point elles étaient souvent dégueulasses. J’avais toujours du papier sur moi. J’essayais de tenir en équilibre sur la cuvette pour éviter tout contact physique.» On lui diagnostique une rectocolite ulcéro-hémorragique, une maladie inflammatoire chronique.

«J’ai senti qu’il y avait une composante psychologique dans cette maladie, je devais changer de vie.» Il part à Berlin où il découvre, dans un parc, des toilettes publiques autonettoyantes. Il est subjugué. Il analyse le marché suisse, démissionne de son job, crée sa société après avoir trouvé un fournisseur français dont il adapte les modèles de fond en combles. Aujourd’hui, il passe l’essentiel de sa vie sur les routes de Suisse romande pour visiter les toilettes publiques et proposer aux communes défaillantes une solution clé en mains.

«C’est un marché énorme. Il en va de la réputation des villes. Vous imaginez si un pays comme la Suisse n’a pas de toilettes propres, où va-t-on?»

Il y a peut-être quelque chose de caricatural, presque d’obscène, dans ce pays richissime qui se paie des toilettes autonettoyantes à 300'000 francs pour empêcher les sans-logis d’y dormir et les toxicomanes de les salir. L’histoire des toilettes de la Riponne traduit forcément la pulsion hygiéniste de nos sociétés. Elle exprime aussi la nature paradoxale de ces lieux généralement tus, tabous, sans nom, ces rares espaces publics que l’on peut encore fermer à clés, ces échappatoires de l’intérieur qui concentrent l’oubli et la puanteur, la merde et le sang.

Au moment où j’entreprends ce reportage qui me conduira en Inde, en Chine et en Afrique du Sud, je m’aperçois que les toilettes sont au cœur secret des civilisations, elles sont leur refoulé. Et qu’il suffit peut-être d’ouvrir un cabinet pour comprendre un peuple.


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Les toilettes hommes au 49e étage du siège de la Commerzbank à Francfort, en février 2019 | Armando Babai, EPA

Juste avant mon départ pour New Delhi, Gaëtan Macheret veut encore me décrire le nouveau modèle de toilettes sèches mécanisées qu’il est en train d’élaborer. «Pour une fois que je tombe sur quelqu’un qui aime les toilettes, je ne le lâche pas, explique-t-il. En général on me dit que, avec mon pipi et mon caca, je saoule tout le monde.» C’est un prototype d’abord destiné aux refuges alpins. Il sépare les solides et les liquides pour réduire les odeurs et faciliter le compostage. Il y a une bande de transfert actionnée avec une pédale pour repousser les selles.

Un distributeur lui a proposé de présenter son produit au Cameroun, dans un salon international des toilettes. Gaëtan Macheret est d’accord. Il veut conquérir le monde. Quant à moi, je m’envole pour la première étape d’un long voyage. Car la révolution des toilettes a commencé.