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Dominique Bourg : «Dans la lutte contre le réchauffement, on ne peut pas opposer individuel et collectif»

Dominique Bourg, couché dans le restaurant Geopolis de l'UNIL, en avril 2019, pour protester contre l'inaction du gouvernement contre le changement climatique. | Salvatore Di Nolfi / Keystone

Cet article fait partie de notre dossier «Que changer pour le climat?» et de l’opération «Covering Climate Now», une collaboration mondiale de plus de 250 médias d’information pour renforcer la couverture médiatique du réchauffement climatique.

Cesser de prendre l’avion, renoncer à la voiture, manger moins de viande… Le message est clair: pour enrayer le réchauffement climatique, chacun doit y mettre du sien. Or face à l’inaction des gouvernements et à l’irresponsabilité de certaines industries, face à une société qui semble ne pas entendre le cri d’alarme des scientifiques, beaucoup s’interrogent: mes efforts individuels sont-ils si utiles que cela? Comment ne pas se décourager?

Le philosophe franco-suisse Dominique Bourg, professeur à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne, estime que les individus doivent agir à leur échelle, sans culpabiliser, malgré les contraintes structurelles auxquelles ils sont confrontés.

En matière de climat, face à l’immensité des efforts à accomplir, les actions individuelles sont-elles utiles?

Dominique Bourg: L’origine des dérèglement climatiques est double. Ils proviennent, d’un côté, des flux de matière et d’énergie, ce qui renvoie directement à notre consommation. L’autre facteur, c’est le fait que chaque personne qui naît a besoin de surface pour se nourrir, pour respirer. Sur l’un comme sur l’autre, l’individu a donc une influence. Cela ne signifie pas que tout relève de l’individu, mais il est absurde de penser que ce que chacun fait de son côté n’a aucun sens. C’est comme dire qu’il ne sert à rien de voter car l’on n’est qu’une voix parmi plusieurs millions de Suisse. Si tout le monde adopte le même raisonnement, il n’y plus de vote.

Les Suisses sont prompts à dégainer l’argument selon lequel ce que peut accomplir la Suisse en comparaison internationale n’a pas de poids….

C’est de la mauvaise foi absolue. Chaque Suisse a en moyenne un impact climatique parmi les plus élevés de la planète. Si l’on prend en compte l’énergie consommée sur place, les Suisses semblent certes plutôt vertueux. Mais si on regarde l’énergie grise, l’impact réel de chaque Suisse par sa consommation fait plus que doubler, à cause de ses achats. On en revient au même raisonnement: dire «je ne suis qu’une personne parmi huit milliards» est aberrant. Ces huit milliards se divisent en autant de personnes qui pourraient dire la même chose.

N’a-t-on pas tendance à trop ramener les enjeux climatiques à nos choix de consommation?

Il est clair qu’ils ne se résument pas à cela. Le consommateur est confronté à des contraintes structurelles: il peut choisir d’acheter ou non, mais s’il achète, il est obligé de se tourner vers ce qu’il y a à vendre. Or 80% de l’énergie consommée au monde est de l’énergie fossile. Derrière un ordinateur, il y a sans doute 350 litres de pétrole. En tant que consommateur, notre marge d’action est réelle, mais il ne s’agit que d’une marge. Il faut essayer d’agir à différents niveaux, dans sa consommation personnelle mais aussi dans ses choix politiques.

Dans une démocratie, on ne peut pas opposer individuel et collectif. Aujourd’hui, le nœud du choix politique en matière de climat consiste à accepter ou non de changer de mode de vie. Si l’on prend l’exemple de l’initiative des Verts «pour une économie verte» rejetée dans les urnes en 2016, les Suisses l’ont refusée car ils ne voulaient pas changer de manière de vivre et de consommer.

Face à l’accumulation de messages visant à responsabiliser les citoyens, certains en viennent à culpabiliser. N’est-ce pas contreproductif?

La culpabilisation ne nous fait pas avancer. Il faut distinguer responsabilité et culpabilité. Une personne qui prend l’avion pour un trajet Paris-Genève surcontribue à un problème majeur de l’humanité. C’est un fait. Et ce n’est pas responsable. Mais si elle doit se rendre à New York pour le travail, elle ne va pas y aller à la nage. Chacun doit être un citoyen conscient qui fait du mieux qu’il peut. Mais il ne faut pas dériver vers un terrorisme moral. Les agriculteurs apeurés d’amener leurs bêtes à l’abattoir car ils risquent de rencontrer des militants véganes, c’est intolérable.

Certains voient l’écologie comme une entrave à leur liberté. Que leur répondez-vous?

Qu’ils ont une conception infantile de la liberté. Dans toutes les périodes de l’histoire, la liberté a été limitée. Selon la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, «ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui». Si j’ai un énorme 4x4, si je prends beaucoup l’avion, je nuis à l’humanité aujourd’hui et pour des millénaires. La liberté, ce n’est pas faire tout ce que je veux. Si je détruis mes propres conditions de vie, en quoi suis-je libre? Je ne peux pas justifier cela.

Quel regard portez-vous sur ces jeunes qui renoncent à avoir des enfants pour ne pas nuire à la planète?

Je vois avant tout cela comme un symptôme de la situation tragique dans laquelle nous sommes. La jeunesse a pris conscience que vivre sur Terre devient de plus en plus difficile, et cela se traduit par un refus d’avoir d’enfants. Nous sommes dans une tragédie grecque. Nous savons comment cela va se terminer et nous continuons malgré tout de nous avancer vers cette issue. Toutes les preuves scientifiques sont là, et les émissions mondiales continuent d’augmenter. Les politiques qui font tout pour dissuader les autres d’agir sont responsables de cette situation. C’est eux qu’il faut pointer du doigt.

Pourquoi les démocraties n’arrivent-elles pas à faire du climat une priorité?

Cela ne concerne pas que les démocraties, mais l’ensemble des Etats. Regardez la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques! Elle stipule que les mesures de lutte ne doivent pas entraver le commerce international. Mais ce commerce, qui met en concurrence tous les producteurs en faisant abstraction de l’espace, des distances, de l’environnement et des règles sociales, est le moteur d’une croissance des flux de matière et d’énergie qui nous amènent à franchir les limites planétaires et à rendre la Terre de moins en moins habitable. Pour garder la Terre habitable, il faut limiter la production et le commerce, il n’y pas d’autre choix.

Le problème, c’est que les Etats ont abandonné leurs moyens d’action avec la globalisation. Avant, ils administraient un territoire sur lequel se trouvaient à la fois les producteurs et les consommateurs. Ils parvenaient à réguler les dissensions internes à la société. Aujourd’hui, les Etats sont en concurrence les uns avec les autres, font du dumping pour attirer la production sur leur territoire, et sont incapables de réguler. Tous nos dirigeants sont des facilitateurs du commerce international. Les Etats ont perdu le pouvoir au profit de forces économiques qui s’attribuent des prérogatives régaliennes: Facebook a lancé sa propre monnaie, le Danemark a créé une ambassade auprès des GAFA... En tant que citoyens, nous sommes trahis par des élites politiques qui servent des intérêts dépassant notre territoire.

Dans quelle mesure la prise de conscience actuelle se traduit-elle dans les comportements?

Soyons optimistes! Parfois, cela fonctionne. En Suède, par exemple, les vols domestiques ont complètement chuté. Et cela pourrait arriver ailleurs. Une partie de la jeunesse est très engagée sur ces sujets. Je le constate parmi mes étudiants. Ces jeunes adoptent d’autres modes de vie, mêmes s’ils ne sont pas toujours très écolos et continuent de prendre parfois l’avion. La voiture n’a pas d’intérêt pour eux, ils mangent moins de viande. C’est générationnel. Un changement important s’est amorcé. Le problème, c’est que cela concerne surtout la partie de la jeunesse la plus éduquée. Parmi les jeunes moins éduqués, on constate plutôt des attitudes climatosceptiques et complotistes.

Comment toucher également cette jeunesse-là?

C’est très compliqué. Les jeunes s’enferment dans des niches informationnelles qui véhiculent ce type de messages. Il n’y a pas de plat commun d’information. Il est primordial de faire sauter ce verrou social, mais je n’ai malheureusement pas de réponse quant à la stratégie à adopter.

Adopter un comportement plus vert coûte cher. L’écologie est-elle élitiste?

Il s’agit d’un vrai souci. Le train coûte plus cher qu’un vol EasyJet, la voiture hybride plus cher que voiture normale, la nourriture du producteur local plus cher que celle du supermarché. Le prix honteusement bas du billet EasyJet s’explique par le fait que les externalités négatives ne sont pas prises en comptes par les clients et la compagnie, mais par le public. Il devrait être plus cher car il a un coût pour la collectivité. Là, les politiques ne font pas leur travail. On pourrait changer les règles. En France, je défends l’idée d’une TVA circulaire, qui intègre le coût environnemental d’un bien: les biens les moins polluants devraient bénéficier d’un abattement de 10% de la TVA. En Suisse, où la TVA est basse, on pourrait appliquer le même raisonnement, mais avec une surtaxe pour les biens les plus mauvais pour l’environnement.

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