| | opinion

De Turing à Semenya, la normalisation forcée à coups d’hormones

Le 31 mars 1952, à la cour de Knusford, le mathématicien Alan Turing était condamné pour homosexualité. Afin d’éviter la prison, il se soumettait à un traitement hormonal qui allait réduire sa libido à néant, provoquer la croissance de ses seins et, possiblement, le poussera au suicide deux ans plus tard.

Le 1er mai 2019, au Tribunal arbitral du sport de Lausanne, c’est l’athlète Caster Semenya qui voit son appel rejeté. Pour continuer à courir, elle devra réduire son taux de testostérone, exceptionnellement élevé pour une femme.

C’est un singulier hoquet de l’Histoire. Dans les deux cas, on médicalise le corps et l’esprit de ceux qu’on estime non-conformes à l’image de leur genre. Sous prétexte de corriger — de guérir pourrait-on dire — une anormalité, on humilie à coup de seringues hypodermiques gorgées d’hormones et de contre-hormones. Ces deux décisions se prévalent d’une solution médicale. Mais sous la croûte pseudo-scientifique de l’injonction, le fond du jugement reste clair: Alan Turing n’était pas un vrai homme, et Caster Semenya n’est pas une vraie femme.

Dans ces deux arrêts que 67 ans séparent, on voit peu ou prou les mêmes craintes à l’œuvre. Le scientifique anglais mettait en péril les valeurs morales du Royaume-Uni. On s’est dit qu’une petite castration chimique n’était pas de trop face à la menace pédéraste.

Quant à l’athlète sud-africaine, elle représente un danger pour les valeurs sportives (comprendre: elle fait de l’ombre aux “vraies” femmes). Sans regard pour les éventuelles conséquences physiologiques et psychologiques, les gardiens de l’esprit du stade ont décidé qu’il fallait contraindre ce corps hors-norme à rentrer dans le moule. Qui a dit mens sana in corpore sano?

Il est vrai que la testostérone représente un avantage notable pour les sportifs, surtout en termes de croissance musculaire. En moyenne, les hommes sécrètent de 15 à 30 fois plus de cette hormone que les femmes. Et donc, on ne discutera pas ce point: Caster Semenya bénéficie bien d’une longueur d’avance.

C’est injuste, je peux le comprendre. Pour ma part, et malgré mes honnêtes 182 centimètres, je n’ai pas produit assez d’hormones de croissance pour espérer une carrière de premier plan en basket-ball (cela, mais aussi mon manque d’intérêt total pour ce sport).

La taille moyenne en NBA dépasse les 2 mètres. Par exemple, Shaquille O’Neal mesure environ 2 mètres 16. Pourquoi les autorités sportives n’ont-t-elles pas exigé qu’il se fasse raboter d’une bonne vingtaine de centimètres, histoire de le rapprocher de la moyenne? Ce doit être chirurgicalement possible. Une telle procédure serait certes douloureuse et radicale. Mais elle s’avèrerait aussi médicalement indiquée que le traitement imposé à la coureuse sud-africaine.

C’est bien là le problème: il y a un double standard. On est homme par défaut, même gringalet, même avec deux gouttes de testostérone ou un petit appendice qui faisait rire les copains à la douche, après la classe de gymnastique. Aujourd’hui, il est rare qu’on ait l’indélicatesse de nous refuser ce droit de naissance.

Pour les femmes, c’est un peu plus compliqué. Femme honorable couverte de tissu des pieds à la tête au Moyen-Orient, femme trophée en culotte-string sur une plage au Brésil, femme exemplaire mais femme modeste, toujours, et qui jamais ne hausse le ton — ça fait mauvais genre. Dans toutes les cultures que je connais, de proche comme de loin, on consacre des efforts considérables à normaliser les femmes. Quand la loi ne s’en mêle pas, on déploie des trésors de cruauté, de moqueries et de menaces pour qu’elles restent dans les frontières de leur genre.

Être femme n’est pas un droit mais un acquis fragile. Celles qui ne font pas les efforts nécessaires sont réduites au statut de monstres de foire — des êtres dont on peut rire grassement alors même que, curieusement, on les craint dans un même mouvement. Des sortes de femmes à barbe, quoi.

Je comprends la logique du Tribunal arbitral du sport. Caster Semenya ne sera sans doute jamais l’égérie de Lancôme, sa mâchoire un peu carrée risque de déplaire aux sponsors. C’est mauvais pour le business, j’imagine. Et puis, ce n’est pas juste pour les “vraies” femmes — celles qui courent derrière, donc — et qui doivent se féliciter de la décision lausannoise. Du moins, on ne les a pas beaucoup entendues prendre la défense de leur consœur.

Le problème ne va pas aller en s’améliorant. La science découvrira toujours plus de variantes génétiques qui procurent des avantages sportifs, à mesure qu’on décryptera des traits complexes (dus à une combinaison de variantes génétiques, plutôt qu’à une unique mutation). Pour l’heure, on ne sait pas encore quel rôle la génétique joue dans la domination éthiopienne et kényane en endurance — ni quelle est la part d’une enfance passée à courir sur les hauts plateaux de l’Est africain, où l’oxygène est rare. Si nous devions découvrir dans l’ADN de ces coureurs de quoi expliquer leur performance, et suivant la logique du Tribunal, ces avantages indus devraient également être réajustés médicalement. Bien sûr, on ne prendra pas de telles mesures. À moins que cela ne concerne une petite minorité… Ou une femme.

En moins d’un demi-siècle, les pays occidentaux sont presque venus à bout du sentiment d’une homosexualité menaçante. La plupart des gens ne réalisent pas à quel point ce qui est arrivé est étonnant. Même ma génération a souvent oublié que l’homophobie bon teint faisait partie du monde de notre enfance. Aujourd’hui, il ne reste guère que quelques péquenauds embourbés dans une religion mal digérée ou une masculinité fragile pour contester aux gays le droit de vivre comme ils l’entendent, en parfaite égalité de droit et de respect. Encore trop, me direz-vous à raison — assez pour qu’à l’occasion un couple se fasse ratonner dans la rue.

Il n’empêche, quels progrès! En 2013, le Royaume-Uni a officiellement absout Alan Turing. Le monstre est officiellement redevenu un homme, justement admiré et célébré pour ses extraordinaires contributions scientifiques et, accessoirement, pour avoir fourni d’inestimables services aux alliés contre les puissances de l’Axe. Reste à espérer que l’on n’ait pas à attendre 61 ans pour que le Tribunal arbitral lausannois revienne sur sa décision d’un autre temps.

newsletter_point-du-jour

Recevez_ chaque matin un résumé de l'actualité envoyé d'une ville différente du monde.

Lire aussi