Credit Suisse: le Conseil fédéral n'est pas au bout de ses peines

Karin Keller-Sutter, conseillère fédérale en charge des Finances (au milieu) et Alain Berset, président de la Confédération (à droite) en chemin pour la conférence de presse du 19 mars 2023. | Keystone / Peter Klaunzer

Les autorités suisses font face à des vents contraires depuis l'annonce du rachat de Credit Suisse par UBS. Sur le plan politique, la situation est tendue. Au niveau international, le risque d'une crise bancaire n'est pas écarté, au contraire.

La solution retenue par la Confédération pour sauver Credit Suisse convainc à peine plus d’un tiers de la population, selon un sondage SSR réalisé par l’institut gfs.bern. La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter a indiqué samedi 25 mars 2023 à la SRF que la banque avait par ailleurs déjà prélevé plusieurs milliards de francs sur les garanties accordées par les autorités. De quoi mettre encore plus la pression sur le Conseil fédéral, alors que quelque 40% des personnes sondées estiment qu’une nationalisation temporaire aurait été préférable au rachat par UBS?

Pourquoi la situation est tendue. Le Conseil fédéral a annoncé dimanche 19 mars la fusion de Credit Suisse et UBS, autorisant de facto cette dernière à atteindre une taille encore plus massive qui pourrait la rendre impossible à sauver en cas de problème. Depuis, les critiques pleuvent de toutes parts, en particulier au sein des rangs du Parti socialiste, mais pas seulement.

Même le Parti libéral-radical, dont est issue Karin Keller-Sutter, plaide pour une alternative, en séparant l’entité helvétique de Credit Suisse du reste du groupe pour en faire une banque qui continuerait d’exister de manière indépendante. Une idée rejetée par la conseillère fédérale dans une interview accordée à la NZZ samedi 25 mars. Karin Keller-Sutter craint que le rachat soit mis en péril si de nouvelles conditions devaient être ajoutées à l’accord négocié entre UBS et Credit Suisse.

Le Parlement s’invite dans l’équation. Le Parlement fédéral tiendra une session extraordinaire en avril pour discuter du rachat de Credit Suisse par UBS. Certaines voix, en particulier du côté du Parti socialiste, exigent la création d’une commission d’enquête parlementaire pour faire la lumière sur le processus de négociation auquel les autorités suisses ont participé de manière très active. Mais trois commissions thématiques du Parlement ont déjà empoigné le sujet durant la semaine écoulée:

  • La Commission des affaires juridiques du Conseil national estime que le Parlement doit «recourir à sa mission de haute surveillance politique pour enquêter sur les événements et leurs antécédents». Elle a déposé trois postulats pour obtenir des éclaircissements sur la légalité des décisions prises par le Conseil fédéral.

  • La Commission des finances du Conseil des Etats a pour sa part déjà mené une discussion avec le Conseil fédéral, l’Autorité de surveillance des marchés financiers (Finma), la Commission de la concurrence (Comco) et un expert. La commission doit en effet prendre position le jeudi 30 mars sur deux crédits d’engagement urgents d’un montant total de 109 milliards de francs au titre de garanties dans le cadre du rachat de Credit Suisse par UBS.

  • Enfin, la Commission de gestion du Conseil des Etats a chargé deux de ses sous-commissions de clarifier différentes questions entourant cette affaire d’ici à début mai 2023. Les principaux protagonistes seront également auditionnés. Une décision sur la suite de la procédure sera prise dans la foulée.

Un contexte politique délicat. Le calendrier n’est pas non plus favorable au Conseil fédéral. Ce dernier subit d’importantes pressions tant sur le plan intérieur qu’extérieur. A l’étranger, c’est sa position inflexible sur la neutralité suisse qui lui vaut des critiques dans le contexte de la guerre en Ukraine. L’Union européenne tente de tordre le bras aux autorités suisses pour qu’elles daignent enfin autoriser la réexportation de matériel de guerre helvétique vers l’Ukraine.

Sur le plan intérieur, l’échéance des élections fédérales de cet automne dicte l’agenda politique. Le rachat de Credit Suisse par UBS va probablement servir à alimenter les discours concernant les conséquences de l’inflation sur les finances des ménages. La ministre des Finances Karin Keller-Sutter va devoir justifier sa volonté de réduire les dépenses publiques, à travers des coupes budgétaires, dans un contexte de fort ralentissement économique. La Banque nationale suisse a d’ailleurs annoncé une hausse de ses taux directeurs à 1,50%, ce qui aura encore des effets sur la conjoncture.

La gauche ne ratera pas l’occasion de pointer du doigt le double discours du Conseil fédéral, qui d’un côté plaide pour l’austérité, et de l’autre aligne des milliards de francs de garanties pour sauver une banque dont les manquements font la une des journaux depuis plus d’une décennie.

Une crise bancaire qui couve? Le rachat de Credit Suisse par UBS devait d’abord rassurer les marchés, à défaut de convaincre la population suisse. Et c’est ce qui s’est passé en début de semaine. La solution trouvée par les autorités helvétiques a permis aux bourses de reprendre des couleurs durant la semaine. Jusqu’à vendredi 24 mars.

Après Credit Suisse, c’est au tour de Deutsche Bank de faire l’objet de spéculations sur sa viabilité. La première banque allemande a perdu 8,5% à la clôture, entraînant d’autres banques européennes dans son sillage. Autorités et analystes se veulent rassurants, rappelant la bonne santé financière de Deutsche Bank. Mais ce discours ressemble étrangement à celui qui prévalait concernant Credit Suisse, dont le ratio de liquidités était bien supérieur aux exigences légales. Or, la situation actuelle semble être avant tout une crise de confiance.

Les injections de liquidités dans le secteur bancaire annoncées par les autorités européennes et américaines n’ont pas l’air de rassurer les marchés. Quand bien même Deutsche Bank serait en mesure de faire face à des retraits massifs, le doute plane. La confiance s’érode. Et si le cours de l’action de la première banque d’Allemagne devait continuer à suivre le chemin de l’action de Credit Suisse, le scénario pourrait bien se répéter. Malgré des fondamentaux solides, Deutsche Bank pourrait faire face à une panique bancaire. Le risque de contagion est réel.

Pour le Conseil fédéral, le plus dur est peut-être encore à venir.