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Coronavirus: pourquoi il ne faut pas espérer un retour à la normale dans les prochains mois

Avec la crise sanitaire du Covid-19, de nombreux aéroports européens sont désertés | Jirka Matousek/Flickr/Creative Commons

Exceptionnellement, nous avons décidé de mettre cet article à disposition gratuitement tant ces questions sont importantes dans le débat public face à l'épidémie en cours.

Surgi chez l’espèce humaine depuis un marché alimentaire à Wuhan, le Sars-Cov-2 – tel est le nom du virus – a fait le tour du monde. Au fil des semaines, l’attitude des pays de la vielle Europe est passée par plusieurs phases: la curiosité face à une crise sanitaire qui ne touchait que l’Asie, la surprise (accompagnée, peut-être, d’un peu de déni) suite aux premiers cas importés. Enfin, le bouleversement total de toutes nos habitudes, seul moyen à disposition, en l’absence de vaccin, pour limiter le nombre de morts de Covid-19. En attendant un retour à des jours meilleurs?

Pourquoi c’est compliqué. Le retour «à la normale» pourrait s’avérer délicat, si ce n’est purement impossible. Même si la stratégie du confinement porte ses fruits, le virus pourrait être régulièrement réintroduit dans la population par des porteurs asymptomatiques, notamment à la faveur de voyages internationaux. Quant à l’espoir d’un vaccin, il a peu de chances de devenir réalité avant 12 à 18 mois. Autrement dit, si l’on veut limiter les risques de résurgence du virus, il va nous falloir changer durablement nos habitudes. Tour d’horizon.

Les prédictions mathématiques. Ce sont les prédictions des épidémiologistes qui soulignent la difficulté d’un rapide retour à la normale. Ainsi que le notaient des simulations extraites du rapport mené par l’épidémiologiste Neil Ferguson, de l’Imperial College de Londres:

«Pour faire chuter l’indicateur R0 [ndlr : qui représente le nombre de patients contaminés en moyenne par un patient malade] en dessous de 1 [ce qui permet d’enrayer l’épidémie], il faut en passer par une combinaison de l’isolement des cas confirmés, la distanciation sociale de la population, la fermeture des écoles et des universités… De telles politiques peuvent mener à une réduction du nombre de patients en réanimation approximativement trois semaines après leur mise en place. Mais une fois que ces mesures contraignantes sont levées, le nombre d’infections recommencera à croître, ce qui mènera à un pic épidémique plus tard dans l’année.»

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Extrait du rapport de l'Imperial College de Londres

Autrement dit, les pouvoirs publics risquent de devoir jouer encore quelques mois au jeu du stop ou encore, avec les mesures sociales qui visent à empêcher suffisamment le virus de circuler pour éviter de saturer les urgences. C’est ce que montre le graphe ci-dessous, également tiré du rapport de l’Imperial College.

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Extrait du rapport de l'Imperial College de Londres

Ce ne sont pas les seuls à prédire qu’il va falloir répéter les mesures choc comme les confinements mis en place par l’Italie ou la France. Dans une autre étude scientifique (une prépublication, qui n’a pas encore été relue et validée par des pairs), des chercheurs de la London School of Hygiene and Tropical Medicine ont eux aussi modélisé l’impact de différentes stratégies de contrôle de l’épidémie. Ils soulignent toutefois le besoin de modèles plus précis pour tenir compte de la contamination au sein d’un même foyer, ainsi qu’au sein des institutions médicales.

La question des tests. Certains pays asiatiques comme la Corée du Sud, ont intégré le dépistage massif de la population à leur réponse sanitaire. Dans leur rapport, les épidémiologues de l’Imperial College le reconnaissent:

«Les mesures utilisées pour obtenir la suppression de l’épidémie pourront changer avec le temps. Avec la diminution du nombre de cas confirmés [après le premier pic de l’épidémie], il sera plus facile de tester davantage les nouveaux cas suspectés, de rechercher les personnes avec qui ils ont été en contact, et de mettre en place des mesures de quarantaine au cas par cas, de façon similaire à ce qui a été fait en Corée du Sud. Des technologies telles que des applications mobiles pourraient rendre ces politiques plus efficaces, si les questions de vie privée soulevées parviennent à être dépassées. »

Sous nos latitudes, cette stratégie est pour l’instant difficile à mettre en oeuvre de façon systématique, les capacités de test fonctionnant souvent à leur maximum, et la chaîne d’approvisionnement des réactifs étant, de par l’explosion de la demande internationale, mise à rude épreuve. Du côté de certains experts consultés par les gouvernements, on semble en être conscient. En France, le professeur Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique dédié au Covid-19, répondait en ces termes à La Croix le 20 mars:

«Le confinement n’est pas la bonne stratégie, c’est la moins mauvaise des stratégies qui étaient possibles en France, à la mi-mars 2020. Évidemment, nous savions bien que ce n’est pas celle choisie par certains pays asiatiques. […] Mais toute la question est de savoir si cela est faisable en France aujourd’hui. La réponse est non.

Cette stratégie de tests massifs, utilisée notamment par les Coréens, est celle que nous préconisons de mettre en œuvre pour la sortie du confinement. Dans 30 ou 40 jours, lorsque le confinement commencera à être desserré, il faudra ainsi tester massivement la population.»

Le retour d’expérience de la Chine. Les retours de Wuhan, aux avants-postes de la pandémie, sont encourageants: le 20 mars, la Chine fêtait son 2e jour sans nouveau cas local de Covid-19. Ils plaident pour un changement radical de nos habitudes de voyage. Ce même 20 mars, la Chine connaissait son maximum de cas importés de la maladie, avec 39 nouveaux malades originaires de l’étranger, portant le total à 228 cas importés.

Plusieurs villes et provinces chinoises, dont Pékin, imposent désormais des contrôles sévères (ainsi qu’une quarantaine obligatoire de 14 jours) pour toute personne revenant de l’étranger.

Changer nos habitudes culturelles. En attendant un vaccin à même d’immuniser les populations, le monde semble réduit à changer certaines de ses habitudes, pour longtemps.

La distanciation, impliquant de limiter les rassemblements, d’éviter de se saluer par une bise ou une poignée de main, pourrait devenir une nouvelle norme sociale. La façon dont l’on consomme la culture, au cinéma ou au musée, risque aussi d’être durablement affectée. Enfin, l’exemple chinois siffle, au moins pour quelques mois, la fin de l’insouciance et des sauts en avion d’un week-end à l’autre bout de l’Europe.

L’impact politico-économique. La pandémie a aussi provoqué un krach boursier, séisme dont les répliques n'ont pas fini de se faire sentir. Sur le plan politique, l'exemple de la Chine, avec un régime autoritaire ayant réussi à contenir l’épidémie grâce à des moyens technologiques confinant à la surveillance de masse, pourrait inspirer d’autres pays pour le contrôle des malades. Au risque que ces outils, une fois en place, soient utilisés à d’autres fins?

L’impact environnemental. Dans l’immédiat, l’arrêt brutal d’une bonne part des activités économiques non essentielles se manifeste par des effets inédits sur les niveaux de pollution atmosphérique. Mais la question de l’effet à plus long terme de la pandémie sur le climat est délicate – et encore ouverte.

D’un côté, la chute historique du prix du baril de pétrole pourrait aussi achever de convaincre les investisseurs de décarboner leurs actifs. De l’autre, l’incertitude des marchés pourrait inciter acheteurs et investisseurs à privilégier le court terme, c’est-à-dire les énergies fossiles, dès la reprise. Ou encore détourner les pays des efforts à réaliser sur le climat. Alors ce ciel radieux, enfin gommé de particules fines et de dioxyde d’azote, risque de se recharger dès la reprise…

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