| | idées

Quand la maison Blanche se dit victime de l’incompétence du reste du monde

Lionel Pousaz (Boston)

Ce mercredi, les ministres des affaires étrangères du G7 se réunissaient (en téléconférence) à propos de la pandémie. Ils ont fini par ne rien décider. Comme il se doit en ces situations, l’absence de déclaration commune signe l’absence de consensus. Or il semble qu’une question de terminologie ait pesé lourd sur cet échec. En la personne de Mike Pompeo, les Etats-Unis auraient contribué à saborder les discussions, en insistant pour que Covid-19 soit officiellement désigné sous l’appellation de «virus de Wuhan».

Interrogé à ce propos par la presse américaine, l’intéressé n’a pas nié. Selon le Washington Post, le secrétaire d’Etat aurait même justifié sa manœuvre. Il est important, aurait-il déclaré, de rappeler le lieu d’origine de l’épidémie ainsi que la responsabilité spéciale qui incombait à la Chine, d’avertir le monde des dangers en cours.

Cette guerre des mots a commencé il y a peu. Le président martèle depuis une semaine environ le terme de «virus chinois» dans ses tweets et ses interventions télévisées. Ici, le détail n’a échappé à personne. On ne s’étonnera pas de son désintérêt pour le sort de la communauté sino-américaine, livrée comme chair à canon au racisme populaire. Mais pour une administration qui montre depuis toujours une véritable indifférence à l’égard des mots et de la valeur des mots, cette soudaine raideur terminologique a de quoi surprendre.

Derrière ces manœuvres, on pressent l’influence d’un narratif, surtout en cette année électorale: les Chinois sont les premiers à blâmer, puis les Européens, coupables d’avoir tardé dans l’action.

Quant à elle, l’Amérique n’est que la victime de l’incompétence du reste du monde.

L’Amérique, c’est-à-dire Donald Trump et son administration.

Alors même que la crise sanitaire ne fait que commencer aux Etats-Unis, le président et ses proches n’épargnent aucun effort pour limiter les dégâts d’image. Quitte à faire capoter une réunion internationale pour imposer une terminologie douteuse. Cette frénésie de communication rend d’autant plus incompréhensible l’inaction du gouvernement.

Les Etats se chargent de presque toutes les décisions importantes, potentiellement impopulaires — fermeture des écoles et des commerces, mesures de confinement. Des dispositions prises dans le désordre, sans concertation, précisément parce que Washington, la capitale fédérale, a renoncé à son rôle de coordinateur.

L’administration Trump se trouve donc à la fois figée dans l’attentisme — malgré les morts annoncées — et remuant terre et ciel pour préserver sa réputation. Une position singulièrement schizophrénique. Comme si le chef de l’Etat croyait suffisamment en la menace pour craindre des conséquences personnelles, mais pas assez pour protéger la population à la destinée de laquelle il est censé présider. On aura rarement vu pareille conjugaison d’incompétence, de cynisme et de lâcheté.

A quelques centaines de kilomètres de chez moi, New York City figure en tête de liste de l’OMS pour devenir le prochain épicentre mondial de la pandémie. Dans les quartiers huppés de Manhattan ou les banlieues lépreuses du Bronx, des milliers de personnes risquent la mort, d’autant que ni le système de santé ni le filet social américains ne brillent par leur robustesse. Mais ce qui compte avant tout, pour le président, c’est que le mal qui aura fauché ces vies porte le nom d’un autre. L’autre, l’éternel coupable d’une administration infantile qui, hier justement, prenait au piège les ministres du G7 dans une querelle de bac à sable.

Ce n’est pas moi, c’est lui… Nous en sommes là.

Chaque jour, la newsletter qui vous livrera infos, témoignages et analyses au cœur des hôpitaux.

Lire aussi