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Comment se construit la pensée thérapeutique d'un psy radical?

Elsa Fayner

Tout a commencé il y a quelques années par un message téléphonique: «Seriez-vous disponible pour accompagner un psychanalyste renommé dans l’écriture d’un livre?» La proposition venait d’une autre psy que j’interviewais de temps en temps, étant journaliste spécialisée dans le domaine de la santé. J’avais confiance en ses analyses. Mais je me méfiais: il m’est arrivé de travailler avec des médecins aux egos surdimensionnés et aux propos décevants. Là, ce serait facile, m’assurait-on: «Il parle comme il écrit. Il n’y aura qu’à retranscrire.» Hum. A voir. «C’est le plus grand d’entre nous», avait ajouté la voix au bout du fil. Venant de cette psy-là, peu portée sur la dithyrambe, la formule avait éveillé ma curiosité.

Le projet en question ne s’est finalement pas fait et Robert Neuburger n’a pas eu besoin de moi. Le problème, c’est que je me suis mise à lire tous ses livres, à les offrir à mes amies qui ont eu des difficultés avec leurs enfants, dans leur couple ou avec leurs parents, et à le citer à tout bout de champ.

La dernière fois que j’ai rencontré quelqu’un qui parvenait à piocher des concepts à droite et à gauche, à les digérer pour les assembler et en faire un système de pensée unique, simple, percutant, c’était à la Sorbonne, en philo. L’éminent professeur arrivait dans l’amphithéâtre l’air distrait de celui qui n’avait rien préparé, écrivait chacun des termes de l’intitulé du cours au tableau puis traçait des flèches entre eux, tapotant avec sa craie comme si tout cela était évident. Ce qui le devenait. C’était il y a vingt ans, la façon d’être, de parler, d’aborder la réflexion de Patrice Loraux, entre évidence et abstraction, m’a marquée à jamais et je me souviens encore de ses explications du sacré, de la solitude ou de l’horizon.

Neuburger, lui, c’est le système familial, les liens dans le couple, les éléments du «sentiment d’exister» qu’il bâtit et démonte sous nos yeux, comme un architecte. Tout se tient. Tout est clair et lumineux. Rien n’est culpabilisant. Et ça fait du bien. On se sent mieux après. En tous cas, c’est ce que ça m’a fait.

Pour comprendre pourquoi les hommes souffrent, il y a plusieurs méthodes. On peut dénoncer notre agitation effrénée comme tentative d’oublier la mort. On peut aussi nous féliciter de parvenir à nous faire exister les uns les autres par nos relations et nos appartenances. C’est le choix de Robert Neuburger. Son pari. Sa nécessité? Le psychiatre et psychanalyste né en 1939 a vécu une enfance douloureuse, arraché à ses parents pendant la guerre. Il aurait pu en développer une pensée pessimiste et méfiante. Il a fait tout le contraire.

«Les enquêtes, interviews et reportages m'ont toujours semblé être les meilleurs moyens de camoufler ou justifier l’intensité de mes préoccupations personnelles», avoue Malka Gouzer, qui a écrit pour Heidi.news l’Exploration sur les phages. J’ai fait pareil. A défaut d’accompagner Robert Neuburger dans l’écriture d’un livre, je l’ai interviewé dès que j’ai pu ces dernières années. Alors, quand Heidi.news m’a proposé de dresser son portrait en plusieurs épisodes, j’ai vu l’occasion de comprendre le bonhomme et la manière dont il a forgé cette pensée simple et complexe, radicale et thérapeutique. Le projet cochait toutes les difficultés: un interlocuteur passionnant mais difficile à saisir, une forme à trouver - ni biographie, ni portrait bien troussé de la presse quotidienne -, la volonté de partager les bienfaits de ses propos tout en gardant l’esprit critique. Entre Genève et Paris, en passant par une mise en bouteilles de son vin à Chamoson et la visite à un «maître» à Bruxelles, j’ai passé quelques mois que je ne suis pas prête d’oublier.

Mais commençons par le début. Il a d’abord fallu demander à Robert Neuburger s’il était d’accord pour un portrait de lui en plusieurs épisodes. Il m’a proposé de venir le voir à Genève en m’invitant à un séminaire qu’il organisait, comme tous les mois depuis trente ans, avec des amis psys pour comprendre les évolutions de la société en matière de couple et de famille. C’était l’un de ses derniers. Neuburger voulait arrêter à la veille de ses 80 ans. Et c'est le sujet, ce matin, du premier épisode de mon Exploration.

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