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Ce qui a (déjà) changé depuis le début de Black Lives Matter en Suisse

Jacqueline Chelliah

Cela fait un mois que mon témoignage sur le racisme en Suisse a été publié. Au-delà de l’écho qu’il a pu rencontrer, nous avions décidé de ne pas en rester là et d’assurer un suivi régulier des conséquences de la mobilisation dans le cadre de laquelle il avait vu le jour. La rédaction en chef de Heidi.news m’a donc demandé si j’avais l’impression que des choses avaient changé, ici en Suisse, depuis le début du mouvement Black Lives Matter. Et je leur ai répondu que OUI!

Bien que ce soient de petits pas, ce sont des pas quand même. Une petite évolution, voire révolution, qui, selon moi, n’aurait jamais été possible avant la pandémie et le meurtre de George Floyd.

Le premier aspect positif du débat est incontestablement le nombre de témoignages que j’ai pu lire dans de très nombreux journaux de tout le pays. Dans la NZZ, dans un quotidien très local comme La Côte qui mets en avant des Suisses nés dans la région, dans une émission de radio très écoutée, Vertigo, qui a diffusé une magnifique lettre d’un Papa à sa fille, dans laquelle il lui raconte le racisme ordinaire.

Avant que ma première tribune ne soit publiée, ma seule et unique crainte était de susciter une certaine pitié. Une pitié qui n’avait pas lieu d’être étant donné que je suis fière de qui je suis. Un mois plus tard, je constate que, bien au contraire, on me témoigne de l’admiration, on me dit que je suis forte, on n’y a vu absolument aucune faiblesse.

Le mouvement Black Lives Matter est devenu un engagement du peuple suisse au niveau national, pas seulement quelque chose de «black only» -vous savez que je préfèrerais dire «noir only»-, énormément de blancs se sentent concernés. Il y a clairement une prise de conscience. Par contre, je n'ai entendu aucune réaction de conseiller fédéral à propos des violences policières. L'achat des nouveaux avions de chasse, défendu contre vents et marées par Viola Amherd, semble bien plus important que les droits humains.

Ce qui m'amène à mon deuxième point: j'ai échangé avec Me Simon Ntah, qui défend la famille de Mike Ben Peter, décédé en 2018 à Lausanne suite à des violences policières. La prochaine audience aura lieu dans 2 semaines. Après ce décès, il y avait eu des marches en Suisse romande, pour honorer sa mémoire et dénoncer ces violences. Ce n’était pas la première fois qu’un homme succombait en Suisse à des blessures liées à une intervention policière. Pour Me Ntah, il y a clairement un «effet George Floyd» dans la société suisse qui se traduit par une certaine pression des médias et de l'opinion publique. J’ai hâte de découvrir la suite de ce procès et j’espère de tout coeur que cela fera évoluer les choses, notamment au niveau de la formation des policiers, pas seulement avant d’obtenir leur insigne, mais aussi pendant leur service.

J'ai également rencontré Martine Brunchwig Graf, la présidente de la commission fédérale contre le racisme à Berne. Le vendredi 26 juin, cette commission extraparlementaire a abordé la question du profilage racial (ou contrôle au faciès) et du racisme anti-noir. Là aussi, j’ai hâte d’en savoir plus sur les résultats de ces discussions et surtout les actions qui en découleront.

Autre constat encourageant: de nombreuses personnes m’ont fait savoir que tous ces événements, y compris les manifestations qui ont eu lieu entre le 6 et le 9 juin (il y a un mois jour pour jour à Genève par exemple), ont suscité de nombreuses discussions en famille et entre amis. Il a fallu prendre le temps d’expliquer aux enfants ce que tout cela voulait dire. Des couples métisses ont eu des discussions qu’ils n’avaient jamais eues jusqu’ici, des groupes d’amis se sont dit qu’ils ne pouvaient plus rester silencieux s’ils étaient témoins de blagues ridicules, de paroles blessantes, que le silence pouvait parfois être aussi destructeur que l’acte lui-même.

Dernier point et non des moindres, une annonce ô combien importante de la RTS le lundi 1er juillet 2020: ils ne l’ont pas formulé ainsi, mais la première présentatrice noire a bel et bien été nommée à la tête d’une émission très populaire, «C’est ma question». Je la connais en tant que Léticia, la Suisse romande la connaît sous le nom de Licia Chery. Nous avons le même âge et je l’ai rencontrée quand elle lançait sa carrière de musicienne. Nous avions toutes les deux la vingtaine, des espoirs et des objectifs plein la tête. A l’époque, notre goût commun pour l’entreprenariat et l’envie de réaliser nos rêves était ce qui m’avait séduit chez elle et qui avait rendu notre amitié forte, même si nous nous sommes ensuite un peu perdues de vue. Elle, c’était dans la musique et moi dans le monde de l’édition. Je ne la voyais absolument pas comme une énième stéréotype de la chanteuse noire qui tente de percer en Suisse, parce que c’est ce qui semble le plus «facile» à faire pour devenir quelqu’un de connu en tant que noir ici.

Aujourd’hui, Licia chante toujours bien sûr, elle travaille aussi au sein du département marketing et communication de la RTS et en début d’année elle a même publié un livre pour enfants, «Tichéri a les cheveux crépus», suite à la naissance de son fils.

Bravo à Licia et bravo à la RTS! Je me réjouis de voir plus de gens qui nous ressemblent à la télé dans un service public finalement représentatif de notre si belle société, à la fois mutligénérationnelle et multiculturelle.

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