Illustration: Robin Salomé pour Heidi.news

Cavale éperdue dans les montagnes italiennes

Depuis qu’un supervolcan a explosé à Naples, la région est plongée dans le chaos. C’est pourtant là que se rendent Vasko, Nora et Virgile, trois ados en fuite, pris entre l’ivresse de la liberté et les conséquences d’un meurtre. De son côté, Alix, qui les accompagne, cherche à gagner l’œil du cyclone pour disparaître. Nous sommes en Italie, en novembre, quelques semaines après l’éruption.

La rivière fait au moins 25 mètres de large. Ne serait-ce pas plutôt un fleuve? Un fleuve blanc, laiteux, gonflé par la pluie qui tombe sans discontinuer depuis des jours et n’invite pas du tout à la baignade. Nora redemande:

– Y a vraiment pas d’autre moyen?

Dans un monde idéal, la rivière serait à sec: un lit de pierres beiges et blanches où se tiendraient des colonies de petits lézards bleus. Ou alors, elle coulerait entre deux rives couvertes d’herbe automnale, charriant les premières neiges des Apennins, une belle eau claire de novembre. Les baskets posées sur un rocher, on y tremperait les pieds endoloris par des journées de marche, en montrant du doigt un barrage de castors, l’éclair du martin-pêcheur entre les aulnes. Surtout, il y aurait un pont. Un pont quelconque, avec son garde-fou de métal rouillé.

Pour s’y retrouver: le résumé de la saison 1 et la liste des personnages

Quatre blocs de ciment érodé gisent au milieu des flots. Alix a dit qu’il suffisait de nager de l’un à l’autre. Vasko s’élance, le sac Eastpack orange maintenu fermement au-dessus de sa tête. La rivière engloutit un moment le jeune homme, il réapparaît plus loin. Premier pilier. Quand il arrive au deuxième, Nora prend Virgile par le bras. L’eau n’est pas glaciale, mais sa veste devient cotte de mailles, ses chaussures se remplissent de cailloux. Elle doit lâcher Virgile pour lutter contre le courant. Rivalisant avec le bruit assourdissant, la voix d’Alix sur la rive opposée les encourage et les guide. Nora est à bout de force, l’eau a un goût de métal. Une main saisit la sienne et la hisse sur la berge. La jeune fille reprend son souffle, à quatre pattes. Étendu sur le dos à côté d’elle, Virgile tousse dans le gravier.

– Où est Vasko?

Il s’accroche au dernier pilier, le plus proche, avec un seul bras, comme un gamin suspendu au cou d’un adulte. De l’autre main, il tient le sac orange sur sa tête. Il semble ne plus pouvoir bouger, plaqué contre la pierre par la puissance des flots. Puis le sac glisse, Vasko esquisse un mouvement pour le rattraper mais c’est trop tard, l’Eastpack est instantanément emporté par le courant. Une seconde plus tard, et sans aucune hésitation, Alix a plongé. En trois mouvements de crawl, elle est à la hauteur du bout de tissu orange vif, elle s’en saisit et se laisse dériver sur le dos jusqu’à s’échouer sous les piliers écroulés d’un impressionnant viaduc.

Les flammes crépitent doucement dans le sous-bois, le fracas de la rivière est encore perceptible derrière les arbres. L’auvent de briques à l’entrée de la réserve naturelle de Grotticelle – le nom est inscrit au bas du panneau indiquant l’interdiction de faire du feu – est intact. Ça fait un bien fou de croiser un édifice que le tremblement de terre n’a pas détruit. Nora et Virgile ont enlevé leurs habits, qu’ils ont balancés en boule dans la boue, à côté de l’abri. Ils se tiennent accroupis, en sous-vêtements, les paumes tournées vers le petit brasier – Virgile a encore perdu du poids, ses côtes forment d’inquiétants motifs sous la peau grise. C’est Alix qui a allumé le feu, comme d’habitude, avant de s’éclipser Dieu sait où. Elle a rendu le sac orange à Vasko, soulignant le geste d’un œil noir qui signifiait «La prochaine fois, ne merde pas», puis leur a tourné le dos.

– Cette meuf est totalement flippante.

Nora parle à voix basse, sans regarder Virgile, les yeux plissés par la fumée qui se dégage du bois mouillé.

– Ça fait une semaine qu’on la suit aveuglément. Et on sait à peu près rien de plus que son prénom. Des fois je me dis qu’elle va juste nous égorger pendant la nuit et partir avec le fric.

– Elle l’aurait déjà fait depuis longtemps, non? Moi je sais pas, je lui fais confiance. Sans elle, on serait en taule. On a tué un mec, aux dernières nouvelles.

J’ai tué un mec! Toi tu as rien fait, Virgile, tu n’étais même pas là.

– Arrête, qu’est-ce que ça change, tu as vu comme moi nos têtes à la télé, ils nous recherchent tous les trois. Un mec est mort, ils nous recherchent, point. Alix reste notre meilleur plan. C’est une adulte. Elle a dit qu’elle pouvait nous mettre à l’abri.

– De quoi vous parlez?

Vasko s’est approché d’eux. Avec ses habits détrempés, il ressemble à un chien mouillé et battu. Nora se dit qu’il a vieilli de dix ans en deux semaines, elle ne serait pas étonnée de lui trouver des cheveux blancs – il faut dire que les cendres n’aident pas, ils s’en sont tellement pris qu’elles doivent s’être incrustées dans leur peau, dans leur cerveau. Dire qu’à Kotor, qu’à Podgorica, qu’à Dubrovnik, quand il faisait encore 25 degrés et que l’automne flambait, elle avait pu trouver cela beau – l’arrivée de la cendre. Fine comme du talc. Elle voulait tout filmer, la mer de ciment liquide qui ondule, les arbres comme rouillés, les toits qui ploient sous le poids de ces morceaux de volcan projetés à des hauteurs vertigineuses puis retombés en pluie corrosive. Aujourd’hui, la cendre est devenue l’air qu’ils respirent et Nora commence à oublier les couleurs, les goûts, la chaleur. La lumière, aussi. Le jour ne se distingue plus de la nuit. Elle marche parce qu’on lui dit de le faire. Elle n’a plus envie de filmer, de témoigner – et quand bien même elle le voudrait, il y a belle lurette qu’ils ont renoncé à leurs téléphones.

– Tenez, enfilez ça.

Vasko leur tend deux vestes de trekking flambant neuves, une verte et une rose, avec des pantalons de pluie assortis et des chaussettes rembourrées. Il tire sur les étiquettes de prix qu’il jette dans le feu.

– Il reste encore plusieurs paires de chaussures dans le sac d’Alix, mais c’est pas plus mal si on fait sécher les nôtres. Après ça, on arrive gentiment à la fin du stock. Et comme je doute qu’on retombe de sitôt sur un magasin de rando au milieu de ces montagnes sinistres, on ferait bien de faire comme les gens normaux et de prendre soin du matos.

Ces montagnes sinistres: en dehors du fait qu’ils ont quitté Bari, sur la côte est de l’Italie, il y a moins d’une semaine, ils ne savent pas grand-chose de la région qu’ils traversent. Ils suivent Alix à l’aveugle à travers des paysages détruits. Ils ignorent le nom de la rivière dont ils remontent le cours, une rivière qui est peut-être un fleuve, qui s’écoule vers l’est. Ils croisent très peu de villages, beaucoup de collines, aucune plaine, de plus en plus de forêts. À un moment donné, Alix dit que ça suffit, on s’arrête, elle fait du feu, un pour eux, un pour elle, à l’écart – elle ne dort jamais avec eux, d’ailleurs dort-elle? Parfois, ils croient voir des silhouettes sur les cimes, qui circulent, les suivent peut-être, difficile de déterminer si ce sont des humains ou des bêtes. Ils évitent les rares habitations, marchent la plupart du temps à l’écart des routes, entre les taillis et les lisières.

Cinq nuits dehors, cinq journées de marche, sous la pluie la plupart du temps. Au début, ils ont trouvé cela pénible. Puis ils ont compris que la pluie était leur alliée. L’effet est spectaculaire: les particules chutent, l’acidité disparaît, l’air redevient respirable, on y voit à peu près clair – même si le ciel reste bouché, noir et constamment orageux. En revanche, le sol est devenu glissant, boueux, gras, la rivière qu’ils suivent a triplé de volume en quelques heures. Parfois, des coulées descendent des montagnes comme si des géants vomissaient sur la vallée.

Dans une clairière, un matin, ils sont tombés sur un troupeau de chèvres décimées – par la foudre, la cendre ingérée, autre chose? L’une d’elles était encore en vie, seule parmi les corps tombés, elle fuyait leurs mains tendues, ils n’ont pas pu l’approcher. Durant deux jours, ils ont contourné une montagne noire, vieux volcan éteint qui rappelait des publicités d’eau minérale. Des lacs ronds encombrés de cendres leur barraient le passage. Sur les flancs du monstre, des milliers de rangées de vignes, qui auraient pu rappeler à Nora les rives de son lac, des noms comme «Dézaley» ou «Saint-Saphorin», si les cendres n’avaient pas changé le paysage en désert incolore. «Aglianico del Vulture», disaient les panneaux touristiques immanquablement bardés d’un grand soleil rieur. Certains parchets n’avaient pas été vendangés, Alix a rincé quelques grappes, le raisin était intensément rouge, sucré, un peu moisi. Depuis hier, c’est une forêt de chênes, de pins et d’aulnes qui leur sert de couverture, avec des vestiges de fortifications anciennes et des tours de guet sur le fleuve. Une borne gravée des lettres «Basilicata – Matera» les a informés qu’ils pénétraient une nouvelle région. Les oiseaux se sont tus. Virgile a trouvé une loutre morte sur une plage de cailloux et il s’est mis à pleurer sans pouvoir s’arrêter.

Nora et Virgile enfilent les pantalons et les vestes de sport que Vasko leur tend, on sent une certaine habitude, le tissu synthétique réchauffe peu à peu les corps. Nora désigne le sac orange. Ses dents claquent, elle doit s’y reprendre à trois fois.

– Et le fric? Il est pas trop mouillé?

Vasko fait la moue. Ça va.

Le fric. Ils ne savent pas combien ils en ont. Pas exactement. Quelque part autour des neuf kilos – le sac est en tout cas aussi lourd que le tout premier pack de six bouteilles d’eau d’un litre et demi, acheté dans une station-service il y a une éternité. Rien que la liasse de billets de 200 euros, ça fait dans les 30 000. Mais ce sont les coupures de 100 et de 50 qui sont les plus longues à compter, il y en a des centaines, ils ont laissé tomber. «Estimez-vous heureux que je ne vous aie pas refilé le pactole en billets de 5, vous n’auriez pas réussi à tout emporter dans la voiture», a dit le mec de la Croix-Rouge, devant la banque de Barletta, avant de claquer la portière de sa fourgonnette. «Et toi, estime-toi heureux qu’on ait vraiment besoin de cette thune et qu’on ne te dénonce pas pour corruption», a dit Nora quand le type s’est éloigné. «Sans parler de la commission royale qu’il s’est faite sur l’argent de mon héritage», a ajouté Vasko.

– Vous pensez qu’on va rester ici ce soir?

Nora a dit «ce soir» mais à vrai dire, elle n’a aucune idée de l’heure qu’il est. Tout est possible, la lumière varie de façon inattendue et parfois, ce sont les nuits et leurs forêts de foudre lointaines qui sont les plus lumineuses. Alix, elle, semble toujours savoir. Elle apparaît dans le halo du feu, sans un bruit. Les trois ados sursautent:

– Il n’est même pas midi. On se remet en route.

Du pied, elle recouvre le feu d’un tas de cendres mouillées, ça fait une fumée âcre. Et on va où? Nora n’a même pas posé la question à voix haute, Alix a anticipé.

– On ne change rien. Tant qu’on n’a pas pénétré la zone d’exclusion, on continue à remonter la rivière.

Suite au prochain épisode.

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Stand-by Saison 2 est une coproduction Editions Zoé et Heidi.news. Toutes les infos sur: www.standbyzoe.ch

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Illustrations: Robin Salomé est un jeune artiste peintre, sculpteur et dessinateur qui vit et travaille à Paris. Les jeux vidéo, le cinéma et les mangas ont nourri son regard et son univers. C'est par le dessin, langage de tous les jours, qu'il avance dans la recherche de nouvelles histoires.