| Idées

Beyrouth, un si beau saccage

Manuel Carcassonne

L'éditeur parisien Manuel Carcassonne s'est précipité à Beyrouth pour y rejoindre sa femme libanaise et leur fils, qui ont miraculeusement survécu à l'explosion du 4 août. Voici le récit intime de ses déambulations dans la ville dévastée.

Beyrouth, c’était déjà un saccage avant l’explosion du 4 août 2020 qui, à l’heure où j’écris ces lignes, a tué 175 personnes, blessé des milliers et mis à la rue d’autres centaines de milliers de malheureux habitants des quartiers les plus exposés au souffle venu du port.

Seul ce mélange libanais entre une arrogance dénuée de tout réalisme et une naïveté enfantine avait longtemps fait dire à Nour – j’ai en effet épousé une Libanaise grecque catholique (comprenez: d’essence supérieure) —, que tout allait bien, que tout irait bien, «regarde comme c’est beau» me disait-elle en me montrant dans les rues d’Achrafieh une pelote de fils électriques qui pendait comme un lacis de lianes tropicales, ou une fleur rabougrie étouffée dans un marécage boueux du quartier de Bourj Hammoud. «C’est tellement organique, mille fois mieux que Paris avec vos immeubles de comment il s’appelle déjà? votre baron Haussmann, tous pareils, tous déprimants, nous on aime l’adrénaline», affirmait-elle avec une assurance née des vieilles civilisations – «On est phéniciens, nous» – muées par la faute des temps en un tiers-monde poussiéreux et bancal.

La lente agonie d’une ville qui avait été si belle

Plus elle mentait, plus je m’écriais, comme si j’étais la personne offensée, que c’était un scandale, une honte, ce saccage immobilier, cette spéculation du moindre mètre constructible, cette lente agonie d’une ville qui avait été si belle, ottomane puis française, baignée de ciel bleu, un ciel maintenant strié d’avions qui passaient inlassablement au-dessus des piscines du Sporting, avant d’atterrir à l’ouest de Beyrouth, au beau milieu des quartiers chiites, entassement de maisons en parpaings comme on en trouve partout dans le monde arabe, un labyrinthe dont on sortait par l’avenue Imam Khomeiny.

Je riais à chaque voyage du nom de l’Imam brandi tel un sésame, dès la sortie de l’aéroport.

Pour une raison inconnue de moi, «tu es mauvais» sifflait ma femme, cette route délabrée, défoncée, polluée, me mettait en joie. «Quel rapport ai-je avec Khomeiny?» plaidait-elle alors, comme si les arrangements entre les communautés chrétiennes et le Hezbollah, clientélisme et corruption, n’étaient pas de son niveau. Avec son argument définitif, prononcé d’un ton excédé: «Qu’est-ce que tu veux de moi?», expression en fait intraduisible qui signifiait à la fois la soumission et le défi, provoquant chez moi une onde érotique. Mais ce n’est pas le sujet.

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Des équipes de sauvetage près du port de Beyrouth, le 8 août. (AP Photo/Thibault Camus)

Un saccage, en effet, mais comme sertie dans un collier d’immondices, il y avait une beauté sauvage, une mélancolie soudaine, un détail caché toujours riche d’autres choses. C’était d’autant plus poignant. D’autant plus triste. Ma colère éclatait alors en une tirade d’injures, sorte de Capitaine Haddock qui menaçait en représailles de couvrir Beyrouth de synagogues, perspective qui arrachait à ma femme sa traditionnelle complainte sur l’agressivité de mes «cousins», suivi d’un geste clairement antisémite qui désignait mon nez, les Israéliens, mot magique, tabou mille fois utilisé, explication de tous les maux dont les Libanais pouvaient souffrir et auxquels, bien évidemment, la rumeur a prêté la responsabilité de l’explosion. On a entendu une déflagration, comme le mur du son franchi par un avion de chasse, disait l’un. Il y a une réserve d’armes du Hezbollah, et le missile a fait exploser le nitrate à côté, savait de source gouvernementale tel autre, comme s’il était judicieux d’entreposer presque 3000 tonnes de nitrate en pleine ville.

Martyrisé: Beyrouth m’apparaissait avant l’été 2020 d’une beauté convulsive, ensauvagée, défigurée mais titubante, pas encore à terre, pliée dans l’effort, un boxeur dans l’ultime round qui ne sait où porter les coups de la revanche.

Une société disparue, cosmopolite, frivole, studieuse, francophile

Me jugerait-on injuste? Trop sévère? Bien sûr, j’aimais certaines choses. Une épicerie surgie des années cinquante, un immeuble rose ou jaune citron dont les balcons art déco dessinaient une frise fleurie, une soudaine forêt de verts bambous ou un débordement de bougainvilliers odorants, les palmiers desséchés et les rares pins qui restaient encore debout, une «société de bienfaisance grecque-catholique» entre deux buildings de luxe où l’on supposait chez l’architecte la volonté d’implanter une Floride alanguie. Une librairie grande comme un tiroir où le libraire sans clients somnolait. La gentillesse hors d’âge des «tantettes», ce concept libanais qui désigne toute femme chrétienne au-delà de 70 ans qui dit «merci» ou «bonjour» en roulant des r, que nous croisions dans la rue Sursock ou la rue Abdel Wahad el-Inglesi, survivantes de la guerre et de leurs maris, escortées de leurs bonnes philippines ou malgaches traînant leurs courses dans des paniers siglés. J’aimais le fantôme, et le cliché-vrai, d’une société disparue, cosmopolite, frivole, studieuse, francophile, quand l’ombre du déclin semblait monter avec le crépuscule, chaque soir un peu plus.

J’aimais l’idée du Liban, une Judée qui n’aurait pas connue l’essor technologique de sa voisine ennemie Tel-Aviv, ni la propreté maniaque de la Suisse à laquelle on la compare, en oubliant que la comparaison ne porte ni sur sa petite superficie ni sa neutralité politique, mais son système bancaire aujourd’hui en faillite.

J’aimais marcher sur les trottoirs défoncés où les boutiquiers fumaient, bavardaient, parlaient à n’en plus finir, rêvassaient le plus souvent, les yeux vagues, leurs croix chrétiennes dépassant du polo blanc, ou de la chemise Pierre Cardin.

J’aimais surtout n’être plus personne. Ne pas avoir les codes, ne pas me mêler de politique ni donner mon avis sur ce chaos, affecter l’indifférence, être juste ce marrane moderne, pas un Français «typique» comme jugeait ma femme, même si elle m’estimait moins «sale» et plus brun, un homme du sud, français à l’extérieur, oriental à l’intérieur, et que seul le passage à la douane de l’aéroport tenue par le Hezbollah terrifiait à chaque fois.

Les germes de l’apocalypse

J’avais connu la crise des poubelles, version tragi-comique de la catastrophe qui venait. Cet été 2015, une grève de ramassage des ordures avait transformé Beyrouth en une décharge à ciel ouvert. Sous nos fenêtres d’Achrafieh montait une puanteur intolérable, une lèpre qui était le signe avant-coureur d’un régime gangrené, pourri de haut en bas, Ubu-Roi made in Lebanon: «le poisson pourrit par la tête», enfant j’adorais cette expression. Nous roulions la nuit dans d’obscures traverses où les habitants à bout de nerfs brûlaient les détritus, les pneus, tout ce qui leur passait sous la main. Nour riait, comme une indigène dans la jungle.

Il y avait en germe, c’était évident, l’apocalypse à venir, mais aussi le miracle de Beyrouth, chacun se moquait, feignait de ne voir ni sentir, extrapolait, vitupérait: Beyrouth était un film de Pagnol et une bande-son chagrine de Fairuz.

Le 4 août 2020, ce fut autre chose, d’un degré supérieur, comparable au tremblement de terre en Haïti. Une explosion en plein port, dont les silos géants avaient protégé une partie, l’Ouest, mais pas l’Est, où vivaient la plupart, sinon la majorité, des chrétiens d’une ville communautarisée. Les plus croyants ont invoqué un châtiment divin, puis dans la même phrase juré que chez eux seule la statue de la Vierge ou de Saint Charbel n’avait pas été réduites en éclats.

Le jour-même, je n’étais pas au Liban. J’ai vu les vidéos qui circulaient en boucle. J’ai cru, quelques minutes, à un champignon nucléaire et, je ne sais pas pourquoi, j’ai eu la vision de Nour, ma femme, et de notre fils Spiridon, aplatis par le souffle comme deux petites crêpes, créatures de bande dessinée dans un Tex Avery, qui se regonfleraient pareils à des baudruches. Je les ai vraiment cru morts. Puis ressuscités. Ils étaient sains et saufs, mais je ne pouvais m’empêcher de penser que leur survie n’avait tenu qu’à un fil, un emplacement loin des fenêtres, et ce coup de dés du hasard m’angoissait encore plus.

Comme si la ville avait perdu ses cheveux et ses dents

Quelques jours plus tard, avec Nour pour une fois hébétée, nous marchions en silence, un silence qui était notre bulle amoureuse dans le fracas de la ville, gyrophares et cris, moteurs excités, alarmes jamais éteintes, bruit crissant du verre qu’on ramasse, des tonnes de bris de verre, comme si la ville avait perdu ses cheveux et ses dents, un bruit identique sous chaque immeuble d’Achrafieh, de Gemmayzeh, de Mar-Mickael, de Bourj-Hammoud, qui grinçait, bourdonnait, vous passait tel du crin sur les nerfs. Enfant choyé de l’Europe sans guerre, je n’avais jamais vu cela. S’imaginer, c’est une chose. Mais regarder, toucher, sentir, et sentir aussi gonfler la colère engourdie des vivants endeuillés, c’est autre chose, et ça vous marque.

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Un restaurant de Beyrouth au lendemain de l'explosion. (AP Photo/Hussein Malla)

C’était à la libanaise, une tragédie dont certains aspects soulignaient encore plus que ce pouvait être juste une halte dans le chaos. Qu’on allait s’en sortir. Qu’on était résilients. «Basta la résilience! Khalass, ça suffit de nous prendre pour des pigeons, on en assez», Nour que j’avais connue effacée et apolitique, s’était muée en Miss Che Guevara qui réclamait des potences publiques. Elle se rendait compte, et toute la population avec elle, que c’était le malheur de trop.

Des escouades de jeunes gens, masques de tissus sur le visage, balais en plastique à la main, se serraient tels des scouts qui auraient à nettoyer des kilomètres de gravats à la pelle. Ils avaient vingt ans, et guère d’illusions. Plus on se rapprochait de l’épicentre, plus je marchais vite, ne voulant sans doute pas vraiment voir la réalité, les bandages sur les mains ou les bras, le sang nettoyé, les immeubles scalpés, l’hélice d’un ventilateur tournant dans le vide, des trouées qui laissaient à nu les intérieurs ravagés, un mobilier dérisoire, un matelas, un jouet d’enfant, et sur un tas de verre roulé comme une moquette, une guitare voyageuse avec des stickers dessus. Les voitures écrasées comme des compressions de César m’ont impressionné. Pliées, roulées en boules, elles avaient l’air de jouets pulvérisés par un enfant irritable.

Des balcons qui s’effondre au ralenti, gémissant comme des parturientes

Dans la rue Sursock aux palais anciens, la plus chic à mes yeux, détruite, dévaluée comme dans un Monopoly à l’envers, où la rue cossue deviendrait soudain infréquentable, les jeunes balayeurs attendaient leur tour alors que les forces de l’ordre, inactives, fumaient à l’ombre.

Les bars de la rue d’Arménie resteraient fermés, pour ceux qui avaient survécu, la rue de la soif n’offrait plus rien. On nous proposait justement des sandwichs et de l’eau, les ONG nous confondant avec les habitants. On aurait pu un instant croire à la solidarité, et non à l’individualisme.

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Roderick Sursock dans une salle du palais Sursock, fortement endommagée par l'explosion, le 8 août 2020. (AP Photo/Felipe Dana)

Des balcons s’effondraient au ralenti, gémissaient comme des parturientes. Les jeunes balayeurs s’écartaient d’un bond, on aurait dit la scène de danse des ramoneurs dans Mary Poppins. Une chorégraphie absurde, qui embuait mes yeux: ils avaient des balais en plastique là où il aurait fallu des tracteurs et des grues. L’immeuble de l’électricité du Liban, l’un des plus honnis de la capitale, symbole de l’incurie de l’Etat qui vole d’un côté pour couper le courant de l’autre, avait l’air d’un plombage défait. Ne restait que le squelette, un friselis de béton, une Bastille décapitée, un jeu de Lego hirsute. Soudain, alors que nous remontions de la zone portuaire la plus touchée, j’aperçus une femme coiffée d’une sorte de bombe d’équitation dans un cabriolet Jaguar. Une élégante incongrue. C’est ça, Beyrouth, aussi.

A quelques kilomètres de là, les plus favorisés ont migré vers les montagnes, et leurs compounds à l’américaine de Faqra et Faraya. C’est le week-end marial du 15 août. Mêmes les plus incrédules ont suivi les conseils du voyant Michel Hayek, star de la télévision, qui dit-on avait annoncé un «bal des fous» en 2020, Michel Hayek dont ma belle-sœur Hadia m’avait chuchoté qu’il appartenait à la CIA, et donc était bien renseigné. Les estivants ne sortiraient pas de leurs lotissements de luxe, tant il est vrai que l’être humain s’assemble et se ressemble.

Une pause dans la frénésie de plaisirs, de dépenses, de souffrances

Eux qui en veulent tant aux Etats-Unis, coupables de soutien aveugle à Israël, ils en ont adopté la langue, le mode surfeur à la cool de la côte Ouest, et ces 4x4 obèses que je ne supporte plus. Même les lettres géantes de Faraya suspendues dans la montagne semblent avoir été empruntées à Hollywood, et collées à la hâte. Mélange de Saint-Moritz asséché et de Knock-le-Zout caillouteux, de vieilles fortunes et de toutes récentes, de chalets rustiques des pères-fondateurs de l’endroit aux villas bétonnées futuristes devant lesquelles pouffait un essaim de bonnes philippines et fumait une brigade de chauffeurs désœuvrés, le club, cœur battant et archi-select de Faqra, est presque vide. Ses deux piscines silencieuses. Les gamins gâtés ne chahutaient plus et ne sonnaient pas les bonnes en uniforme blanc pour un oui ou un non. On eût dit que le Liban était dans l’après, un moment existentiel auquel je n’avais pas été habitué. Une pause dans la frénésie de plaisirs, de dépenses, de souffrances. Le Covid plus que la tragédie du 4 août? Un peu des deux.

«Je suis fatiguée, nous sommes tous fatigués» m’a résumé Nour, dont l’apathie post-traumatique frôlait le championnat du monde de la lenteur. Même ses phrases ricochaient en plusieurs échos. Elle ne quittait plus ses lunettes noires. Elle ne se nourrissait plus, écrasée par une pesanteur que dans un roman de l’âge romantique on eût appelée le fardeau de vivre.

Aucune révolution ne pouvant se bâtir sur la fatigue, je l’embrassais, lui soufflant qu’il valait mieux se battre, qu’avions-nous à perdre, qu’il valait mieux s’aimer et se battre, mais que pour fuir, il fallait encore plus de courage.

Dans ses grands yeux noirs et fatigués, j’ai vu comme le début d’un accord. L’instant d’après, elle dormait.

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