Aux sources des élucubrations mortifères du «cinquième empire» russe

L'idéologue Alexandre Douguine lors d'un meeting en 2007. | Keystone/AP / Ivan Sekretarev

Depuis le lundi 7 mars, Heidi.news invite à prendre de la hauteur par rapport à la guerre en Ukraine et son flot incessant d'informations. Pour cette «semaine des spécialistes», nous sommes partis à la recherche d’esprits aiguisés pour nous aider à mieux comprendre ce qui se joue là, sous nos yeux, à notre porte. Michel Niqueux est professeur émérite de littérature et civilisation russes à l’Université de Caen-Normandie. Il est l'auteur notamment de L’Occident vu de Russie. Anthologie de la pensée russe de Karamzine à Poutine (2017, Institut d’études slaves), Le conservatisme russe d’aujourd’hui. Essai de généalogie (Presses universitaires de Caen-Normandie) et du Dictionnaire Dostoïevski (sous presse, Institut d’études slaves).

Le relatif soutien de l’opinion publique russe à la reconquête de l’Ukraine lancée par Poutine et son entourage (et non par «les Russes»), approximativement mesurable d’après le spectre des réactions aux discours de Poutine sur Youtube, s’explique par la propagande, la désinformation, la censure, un patriotisme aveugle («les yeux fermés, le front courbé, la bouche close», Piotr Tchaadaev, 1837), et un consensus conservateur entre le pouvoir, l’élite économique et la population.

Mais surtout, il s’enracine dans un terreau impérialiste, anti-occidental, national-conservateur, accumulé depuis deux siècles. Né en réaction à l’ouverture de la Russie sur l’Europe par Pierre le Grand puis à la Révolution française, le conservatisme russe s’est peu à peu radicalisé, l’Occident étant présenté depuis le début du 19e siècle par certains conservateurs, puis par les slavophiles, les eurasistes et leurs descendants, comme étant «pourri», moribond, à sauver par la lumière venue de l’Orient ou bon à être enterré. Florilège de quelques textes appuyant le propos:

  • Protéger la Russie du poison européen de l’athéisme et de la dépravation [aujourd’hui : des LGBT] (Mikhaïl Magnitski, 1820)

  • La Russie, peuple élu, sauvera l’Europe de la décadence (André Kraïevski, 1837)

  • L’influence de l’Occident sur la Russie est finie (Iouri Samarine, 1840)

  • Quant à l’ennemi, il est toujours le même : c’est l’Occident (Fiodor Tiouttchev*,* 1853)

  • Protéger notre esprit par une muraille de Chine (Eudoxie Rostopchine, 1848)

  • L’Occident mène une guerre sainte contre la Russie (Alexis Khomiakov, 1855)

  • La lutte avec l’Europe est inévitable (Nicolas Danilevski, 1869)

  • Le progrès démocratique comme décomposition (Constantin Léontiev, 1882)

  • Le joug tatare plus bénéfique que le joug romano-germanique (Nicolas Troubetzkoy, 1925)

  • L’Occident est le royaume de l’Antéchrist (Alexandre Douguine, 2006)

  • Nous vaincrons l’Amérique (archiprêtre Vsevolod Tchapline, 2014)

Il y a une filiation directe entre Danilevski, maître à penser des idéologues du pouvoir, et les vaticinations géopolitiques de Poutine, qu’il aurait fallu prendre plus au sérieux (discours de Munich de février 2007, article sur l’Ukraine de juillet 2021 justifiant à l’avance la mise au pas du pays «frère»). Le courant conservateur nationaliste qui prend sa source dans l’idéalisme allemand et le slavophilisme, est devenu de plus en plus agressif en s’appauvrissant intellectuellement. Souterrain à l’époque du communisme brejnévien, il a fini par se fondre avec lui (parti communiste de Ziouganov) et à essaimer en une nébuleuse de groupuscules, organisations, sites et blogs nationalistes, staliniens et/ou fascistes (avec des emblèmes nazis), rouge-brun ou brun-blanc (fascistes et monarchistes se référant à des idéologues de l’émigration ou aux centuries noires d’extrême droite de l’entre-deux révolutions de 1905-1917), avec pour la plupart une instrumentalisation de la religion orthodoxe.

L’Anschluss sanglant d’une Ukraine qui était en pleine construction démocratique, et la soumission de la Biélorussie (par d’autres moyens) est l’aboutissement de 35 ans de discours emprunts de nostalgie impériale, d’esprit de revanche, de rancœur et de ressentiment contre l’Europe, qui de son côté a manqué de psychologie politique.

Le club d’Izborsk et ses membres influents

Alexandre Douguine, né en 1962, est le représentant le plus médiatique de cette Nouvelle droite russe (en relation avec le Front national), auteur, depuis 1990, d’environ 80 livres dont La Revanche eurasiste de la Russie (2014), Ukraine: ma guerre: journal géopolitique (2015), traduit dans plusieurs langues, admirateur de la «révolution conservatrice» allemande de 1918-1932 qui a préparé le terrain au nazisme, propagandiste illuminé d’une géopolitique antimondialiste, messianique, nourrie d’ésotérisme, largement diffusée dans les milieux gouvernementaux, militaires, et universitaires. Ses auteurs de référence sont René Guénon, Julius Evola, Karl Haushofer, Nicolas Troubetzkoy, Lev Goumiliov, Alain de Benoist, Heidegger. Douguine a pu dire d’un article de Poutine de janvier 2012: «J’ai eu l’impression que c’est moi qui l’avais écrit» (ce qui est peut-être le cas).

Alexandre Prokhanov, né en 1938, auteur de romans militaro-impérialistes, est le prophète d’un «cinquième empire» anti-occidental (après la Russie de Kiev-Novgorod, la Russie moscovite, l’empire des Romanov, l’empire stalinien). La «longue gouvernance» de Poutine théorisée en 2019 par Vladislav Sourkov, conseiller du président de 2013 à 2020, en est une version. Lors de son 80e anniversaire, Prokhanov a été salué par Poutine pour son «attachement de toujours à ses principes et idéaux civiques», qui furent toujours staliniens et antisémites. Poutine est maintenant pour lui le «timonier de l’histoire russe».

Prokhanov a fondé en 2012 le club d’Izborsk, un think tank dirigé contre la «cinquième colonne» en Russie (les libéraux) et les Etats-Unis à l’extérieur. En font partie, entre autres:

  • Douguine,

  • l’écrivain Zakhar Prilépine, largement traduit en français, qui fut chef d’un bataillon du Donetsk qui se vante d’avoir tué «les gens en grand nombre»,

  • Natalia Narotchnitskaïa, directrice de l’«Institut de la démocratie et de la coopération» à Paris,

  • l’archimandrite Tikhon (Chevkounov), qui passe pour être le «directeur de conscience» (!) de Poutine,

  • O. A. Platonov, idéologue de la «Doctrine russe» comme rempart contre le «complot judéo-maçon» antirusse, avec une quarantaine d’ouvrages, condamné en 2020 à quatre ans de prison avec sursis pour incitation à la haine,

  • le présentateur d’émissions de télévision Mikhaïl Léontiev, partisan de Pinochet, qui avec d’autres porte-voix du pouvoir (Dmitri Kisseliov, Vladimir Soloviov, à ne pas confondre avec le grand philosophe antinationaliste, mort en 1900), prend plaisir à jeter de l’huile sur le feu. En mars 2014, Kisséliov menaçait déjà de transformer les Etats-Unis en «poussière radioactive».

En 2006-2010 parurent sous le titre Projet Russie quatre gros volumes d’articles, anonymes pour les trois premiers, le troisième étant tiré à un million d’exemplaires, le quatrième, sous-titré Le troisième millénaire, étant l’œuvre du directeur de l’Institut de la sécurité stratégique, fondation gouvernementale dont les idées «totalitaires fascisoïdes», millénaristes et gnostiques, distribuées à tous les responsables politiques, ont été dénoncées par le protodiacre Kouraev.

Soljenitsyne inaudible

Toutes ces personnalités influentes participent à la construction du discours dominant qui repose sur des mythes ou des élucubrations nationalistes, anti-européennes, isolationnistes, pseudo-orthodoxes, complotistes, apocalyptiques, ésotériques, diffusées par de grandes maisons d’édition spécialisées dans cette «littérature». Les principales références sont Nicolas Danilevski (1822-1885), auteur de La Russie et l’Europe (1871), pour qui le type européen de civilisation avait «pourri» et devait disparaître au profit du type panslave, et Ivan Ilyine (1883-1954), le plus souvent cité par Poutine et Ziouganov, qui dans l’émigration défendait un fascisme exempt de ses «erreurs».

La réhabilitation de Staline, les appels à la canonisation d’Ivan le Terrible et de Raspoutine, le développement d’une «orthodoxie (au sens confessionnel) politique», un fondamentalisme nationaliste, tsariste, antisémite et anti-œcuménique, toute une pensée enténébrée, anti-Lumières, vouant aux gémonies une civilisation occidentale dépréciée et l’universalisme des droits de l’homme, a pris le pouvoir des médias officiels comme de l’esprit des députés et des dirigeants. On applaudit aux tanks russes qui pilonnent Kharkiv après ceux des nazis qui prirent la ville en 1941 et 1943.

Cette bouillie idéologique des écuries d’Augias de l’ère poutinienne (l’Ukraine et les Etats-Unis ayant aussi leurs extrémistes) a été bien étudiée par les chercheurs en sciences sociales (y compris en Russie), mais plus comme un objet d’étude que comme un danger réel. Le propre des extrémismes est d’être propagé par des activistes, contrairement à la pensée pondérée qui croit à la force du bon sens.

Face à la radicalisation du discours conservateur — le «vrai conservatisme», ou le «conservatisme éclairé», présent dès le début du 19e siècle —, les articles du philosophe Vladimir Soloviov contre l’«obscurantisme pseudo-patriotique» de Danilevski et la «dégénérescence du slavophilisme», la voix de Soljenitsyne — qui disait en 1990 «bien sûr, si le peuple ukrainien désirait effectivement se détacher de nous, nul n’aurait le droit de le retenir de force» (Comment réaménager notre Russie?) —, sont restés de peu de poids. Le «conservatisme sain» de Russie unie (le parti officiel) étant un écran de fumée et un instrument de conservation du pouvoir.

Adieu, Europe!

Toute la vie intellectuelle et artistique, la culture, l’édition, la recherche universitaire d’une grande qualité qui existaient en dépit de cet obscurantisme subissent déjà les dommages collatéraux de la guerre et sont coupées du monde par le rideau de fer qui retombe. Le roman de Vladimir Sorokine Journal d’un opritchnik (2008) était prophétique.

Déjà en 1837, Piotr Tchaadaev s'inquiétait du repli identitaire d'une partie de la société russe: «On ne veut plus de l'Occident, on veut démolir l'œuvre de Pierre le Grand; on veut reprendre le chemin du désert» (Apologie d'un fou, en français). Lioudmila Oulitskaïa, l’une des plus grandes voix littéraires de la Russie d’aujourd’hui, disait en 2014:

«Chaque jour mon pays rapproche le monde d’une nouvelle guerre, notre militarisme a déjà aiguisé ses ongles en Tchétchénie et en Géorgie, maintenant il s’entraîne en Crimée et en Ukraine. Adieu, Europe, je crains que nous ne réussissions jamais à entrer dans la famille européenne des peuples.

Notre grande culture, nos Tolstoï et Tchekhov, Tchaïkovski et Chostakovitch, nos peintres, acteurs philosophes et savants n’ont pu empêcher la politique des fanatiques religieux de l’idée communiste dans le passé et des insensés insatiables d’aujourd’hui.»