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Au Pays-d'Enhaut, une ferme sans pareille pour «reconnecter» les humains à la nature

Une esquisse du bâtiment "Bovino" prévu par Esther et Nicolas Mottier à Château d'Oex.

A Château d’Oex, Esther Mottier, paysanne et entrepreneure de 37 ans, développe depuis une dizaine d’années avec son mari un projet de ferme radicalement innovant, et pour certains, dérangeant. Il sera mis à l’enquête cet automne.

Et si on allait plus loin? Il y a dix ans, c’était le point de départ d’Esther et Nicolas Mottier pour repenser leur ferme. Je vous avais parlé de ce couple différent des autres dans le 4e épisode de mon Exploration L’Etivaz, le génie fromager. Rappelez-vous, ce sont les seuls de la région à faire en biodynamie de L’Etivaz et d’autres produits. Passionnée par les plantes et leurs effets depuis son plus jeune âge, Esther est devenue thérapeute naturelle, puis a ouvert un magasin bio à Château d’Oex.

Je suis retournée les voir pour en savoir plus sur leur projet. Esther m’a raconté leurs questionnements, depuis dix ans, sur le changement climatique, l’épuisement des sols, la maltraitance animale, les circuits d’alimentation locaux... Alors que pour certains, l’agriculture de montagne ne peut résoudre des problèmes dont elle n’est pas responsable, Esther prend tous cela à bras-le-corps. Elle se documente, se forme, passe autant de temps à sa table de travail que dans la ferme. De la valeur nutritive des aliments au fonctionnement du système nerveux, en passant par la biochimie, elle approfondit tout ce qu’elle peut. Elle arrive ainsi à sa conviction fondamentale: santé, alimentation, modes de vie et environnement sont intrinsèquement liés.

Camping indoor et bar à vaisselle

Ces dernières années, elle et Nicolas les ont passées à rencontrer  des experts, visiter d’autres structures et entreprises, trouver les technologies les plus innovantes pour construire un bâtiment qui leur ressemble: peut-on construire avec un maximum de matériaux locaux, sans utiliser de produits chimiques? Comment réduire au maximum la consommation énergétique?

Ils ont passé des soirées entières à dessiner et revoir leur projet initial de ferme. Le tout avec une préoccupation constante: comment faire expérimenter aux visiteurs la réalité d’une ferme, tout en leur garantissant un séjour «qualitatif», sans tomber dans le luxe énergivore?

Résultat: leur bâtiment ne ressemble à aucun autre. Je suis allée à l’inauguration de l’exposition publique qui présentait ce projet, l’hiver dernier. On y découvrait, peinte sur tout un mur, cette structure biomimétique prévue pour côtoyer les chalets locaux, à toits pentus.

Le bâtiment suscite déjà toutes sortes de commentaires dans la région. Au-delà de sa forme, le lieu interpelle par sa modularité: l’étable se transforme en terrain de jeu et camping indoor lorsque les vaches sont à l’alpage. La ferme accueille des chambres de grand confort. Un espace de spectacles s’ouvre sur l’extérieur. Les combles, vitrées, peuvent accueillir du maraîchage. Autre volonté d’Esther: toutes ces activités doivent développer un maximum de synergies et un minimum d’impact environnemental. La chaleur des animaux doit permettre de chauffer le bâtiment, l’espace de maraîchage, aux températures tropicales, intègre un spa et un bar de lavage remplace les lave-vaisselle...

Des idées qui bousculent les habitudes. «Et l’odeur?», lui a rétorqué un visiteur quand elle a présenté son idée de camping dans l’étable vidée et nettoyée. «Mais c’est justement le but, c’est ce que recherchent les gens à la campagne!» lui a-t-elle répondu en riant. Le chemin vers une autre vision du tourisme est encore long...

Je suis frappée par le fait qu’au fil des épreuves, Esther ne se décourage pas, en tout cas pas en public. Avec une détermination hors du commun, elle a réuni au fil des années une communauté de mécènes, de soutiens, de bénévoles, d’employés à qui elle transmet sa vision. Le projet englobe aujourd’hui 18 dimensions (!) : art, éducation, formation... Il tient pour partie de l’utopie, et pour partie d’une vision radicalement neuve pour le futur de la région et de l’agriculture de montagne. Esther mise, par exemple, sur une production la plus locale possible, et imagine même les consommateurs s’allier ponctuellement aux agriculteurs pour cultiver leurs champs!

Les paysans, des guérisseurs

Car selon cette fille d’agriculteurs d’Oberwil im Simmental (BE), le rôle des paysans n’est pas de nourrir les citadins, mais de soigner la terre, les animaux... voire les humains. «Les paysans, par le passé, détenaient un solide savoir sur les plantes médicinales. Ils ont de tout temps été des guérisseurs», explique-t-elle. Naturopathe diplômée, elle fabrique elle-même certains remèdes pour ses patients et explique sur Facebook comment utiliser les plantes sauvages.

De guérisseur à gourou, il n’y a parfois qu’un pas – qu’elle ne franchit pas. La pensée d’Esther est nourrie de convictions personnelles, de croyances, d’expériences vécues, de savoirs. Chez elle, toutes les vaches ont des cornes, car cela les «connecte à l’univers», et leur permet d’être «plus ancrées», allant jusqu’à impacter, assure-t-elle, la qualité de leur lait… Certains agriculteurs, y compris chez ceux qui se gardent d’écorner leurs bêtes, par tradition ou par goût, la regarde, sourire en coin. Si les critiques l’atteignent, Esther se garde bien de le montrer.

Ces dernières années, elle a vu une clientèle toujours plus nombreuse et diversifiée passer la porte de son magasin bio, rentable depuis cinq ans. Les gens y viennent souvent pour la première fois suite à des allergies ou des intolérances. La pandémie l’a solidement confortée dans sa démarche. «Des choix qui paraissaient bizarres à certains il y a encore cinq ans font sens pour eux aujourd’hui», dit-elle.

Ce printemps, elle a décidé d’ouvrir un magasin local en vrac à Zweisimmen, sa région natale. Le risque était important, mais il s’avère payant: les clients de Zweisimmen y découvrent des producteurs de Château-d’Oex et vice-versa. L’alimentation locale, pour surmonter le Röstigraben?

La montagne, futur espace de ressourcement

Ces changements, Esther, qui gère aussi une chambre d’hôtes, les anticipe sur le plan touristique aussi. Château-d’Oex et le Pays-d’Enhaut disposent d’atouts uniques: un cadre de vie préservé, des traditions authentiques, un calme certain. Cet été, les Suisses ont redécouvert leurs montagnes, valeur-refuge pour les vacances. Bientôt, l’entrepreneure en est certaine, les gens viendront ici pour se ressourcer, voire télétravailler au long cours, comme le font déjà ses voisins, avocats à succès.

Dans l’arrivée progressive de ces urbains en quête de ressourcement, Esther voit l’occasion de re-familiariser toute une population à la paysannerie, ses contraintes, son fonctionnement. Et au-delà, à la nature: ses cycles de vie, ses lois, mais aussi tout simplement son contact physique, ses odeurs.

En cela, la démarche d’Esther me fait penser à toute une série de réflexions entamées par des mouvements d’éco-spiritualité, qui prônent un retour à une expérience sensible de la nature. Esther en est persuadée, «en se reconnectant à la nature, on se reconnecte à soi-même». Sa future ferme, elle aimerait la voir devenir un lieu d’éducation et d’échanges.

Par son envergure – près de 20 millions de francs, 58 postes de travail directs (36 équivalents temps-plein) –, le projet d’Esther ouvrira de nouvelles perspectives touristiques, et peut-être agronomiques pour Château-d’Oex. Et si la région devenait un lieu pionnier de la biodynamie ou de l’agroécologie, voire des circuits courts? Du tourisme durable?

Le dossier doit partir pour examen auprès du canton, la mise à l’enquête suivra dans les mois à venir et les débats seront sans doute nombreux. Esther pourra-t-elle réaliser son projet comme elle l’a imaginé? Pour ma part, je vais réaliser un documentaire qui suit ces étapes cruciales, pour comprendre comment s’inventent, par la base, des solutions locales aux grands défis sociétaux et climatiques. Je cherche encore des soutiens, si le projet vous intéresse, c’est par ici.

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