Le 25 août 2018, les participants de la course Sky du Matterhorn Ultraks ont couru 49 km et effectué 3'600 mètres de dénivelé. | Sportograf (@ultraksofficial)
La montagne en courant | épisode № 03

Une philosophie de la course, avec Aristote face au Mont-Blanc

Courir des journées entières sur des sentiers ne répond pas, a priori, à un besoin naturel. Chez moi, au contraire, c’était une forêt d’interdits et de tabous. Comment les ai-je surmontés? C’est en courant un matin d’automne autour de la chaîne des Fiz avec un guide philosophe que j’ai commencé à y voir plus clair.

Même en montant vite, Olivier parle bien d’Aristote. Sans cesser de trottiner vers le refuge d’Anterne ce matin frais d’automne, il propose un petit jeu: le philosophe, m’explique-t-il, distingue deux visages de la création. Je vais devoir dire dans lequel je me reconnais. Les neurones bien ventilés par la course, j’ai l’impression de me laisser entraîner sans effort vers les hauteurs de la pensée, moi qui, côté philosophes, m’étais toujours contenté d’Archimède, celui qui empêche de couler. (Mais le trail mène à tout et grâce au passionnant Bernd Heinrich, dont je reparlerai bientôt, j’ai appris que Platon excellait à la lutte et que Socrate passait son temps à s’entraîner au gymnase…)

Avec la vitesse, le préambule d’Olivier me paraît limpide comme un matin de France Culture (une fois redescendu, les mains sur mon clavier, c’est moins évident.) Voici ce que j’en ai retenu. Selon Aristote, il y aurait deux grandes formes de création. On crée soit par soustraction, comme le sculpteur qui attaque son bloc de marbre au burin, soit par addition comme celui qui façonne l’argile. On accumule ou bien on se dépouille. On est l’un ou l’autre. On choisit son camp.

Je n’hésite pas longtemps: je me vois mieux dans la peau de l’ascète stoïque qu’en consommateur boulimique. Soustraction donc. Mais Olivier, guide et ancien étudiant en philosophie, me pousse plus loin: il veut savoir si je peux faire un lien entre sa typologie aristotélicienne et ma pratique de la course à pied. Le sentier attaque la montée du col, ça tombe bien. Je demande quelques lacets de réflexion.

Talking pace

On est partis le matin de Servoz avec Pascal, l’ami photographe, et Olivier son voisin, faire le tour des Fiz, juste au-dessus de chez eux. Les Fiz, c’est un massif calcaire, comme une météorite géante qui se serait écrasée entre Genève et le Mont-Blanc. Quand on descend de Chamonix vers la plaine de Sallanches, le versant sud offre une belle muraille ocre, prisée des grimpeurs et des base-jumpers. On peut randonner autour, de refuge en refuge, en deux à quatre jours. Ou courir et dormir à la maison.

Le paysage minéral austère invite à l’abstraction. L’été, l’eau coule en cascades dans le vallon de Sales ou s’engouffre dans les mille failles du désert de Platé; quand l’hiver arrive, la glace colle aux sentiers et la neige glace les cols.

Plus les chaussures étaient grosses, plus je devenais important

Passé le col d’Anterne, le sentier plonge au nord vers le lac du même nom. Après quelques zipettes sur la neige dure, joies de la montagne en baskets, notre trio retrouve un rythme plus calme. On dit «aérobie», ou «talking pace» pour les Anglais: le rythme qui permet de courir sans puiser dans ses réserves. Tout en bavardant.

Courir en montagne

Il est temps de revenir à Aristote. Je commence pour Olivier la liste des certitudes dont je me suis dépouillé pour me sculpter en traileur. D’abord, courir en montagne était interdit. Enfant, j’avais appris avec fierté le pas du montagnard. Savoir aller lentement faisait de nous des initiés et plus les chaussures étaient grosses plus je devenais important. Ah, le parfum de la graisse sur la croûte de cuir, la fierté de marcher en Vibram! Qui va piano va… plus loin que tout le monde! Renoncer à cette certitude m’a pris une demi-vie, au rythme de l’allègement de mes chaussures de montagne. Un jour, j’ai été prêt. C’était au Népal, j’avais acheté des copies de Salomon Speed Cross 4 qui ont explosé en une semaine de trek, mais j’avais eu le temps de goûter la joie des pieds plumes. En courant vers le Sanctuaire de l’Annapurna, je donnais du mouvement au paysage. Courir en montagne, c’est se projeter sur la ligne d’horizon, être prêt à s’échapper rapidement si le mauvais temps arrive. Plus besoin de porter un gros sac ou de prévoir un banquet pain-saucisson-fromage à la mi-journée. Un petit sac, un coupe vent, une barre de pâte d’amandes, parfois une simple gourde tenue à la main, parfois rien du tout, et c’est parti pour un tour. Légèreté grisante.

Ensuite, mes préventions sont tombées les unes après les autres.

Ménage tes articulations? Mais plus je cours en descente, plus mes muscles protègent mes genoux comme une armure! Carole, ma kiné aux doigts d’or, m’a aidé à me dépouiller de la peur de la blessure: même une tendinite déclarée se soigne en mouvement.

J’ai couru dans le noir un soir où j’avais oublié ma frontale. J’ai su que mes pieds avaient des yeux, j’ai retrouvé un plaisir venu de loin, me fondre dans l’obscurité…

Les 10 désobéissances

Il me restait un dernier tabou: on ne met pas de dossard car la montagne doit rester pure, libre, gratuite, que la compétition c’est le mal et que la foule salit. Mais une course organisée, ce sont des ravitaillements donc la possibilité d’aller plus loin en restant léger, accueilli par des bénévoles enthousiastes… J’ai encore un peu de mal avec la holà à quatre heures du matin et les t-shirts de finisher qui grattent, mais je n’ai plus honte de me sentir chatouillé par l’esprit de compétition… M’inscrire à une course plusieurs mois à l’avance structure mon avenir. Je sais que l’adrénaline me poussera, que j’irai jouer avec mes limites, que le bruit des pas arrivant derrière moi me fouettera et que la vision d’une paire de baskets s’éloignant devant remettra mes illusions à leur place, que je jurerai «plus jamais ça» jusqu’à l’inscription suivante. Je crois que j’ai fini par aimer ce jeu.

Résumons. Depuis que j’ai commencé à courir, j’ai brisé tous mes tabous, désobéi dix fois à mes commandements de montagnard:

  • ne cours pas,

  • méprise les dossards,

  • ne te compare qu’à moins fort que toi,

  • bourre ton sac,

  • prévois un gros casse-croute,

  • ménage-toi pour éviter la blessure,

  • ne cours jamais la nuit,

  • évite de dépenser le moindre centime en altitude car la montagne c’est gratuit,

  • aime la lenteur mère de la contemplation,

  • évite les shorts moulants…

J’ai encore (jusqu’à quand ?) conscience du ridicule de ma foi de converti. Chamonix, nouvelle capitale du trail, compte un solide carré de mécréants capables de retourner tous mes arguments comme un gant et même de me faire douter.

L’essence du traileur

Olivier me ramène encore une fois à Aristote. Lui aussi est dans le camp des dépouillés. C’est en s’allégeant qu’il va le plus vite. Il ne parle pas du poids de son sac, mais d’un état d’esprit un peu mystérieux qu’il atteint parfois, et qui lui a permis un jour de monter 700 mètres de dénivelée en une heure. J’essaye de le suivre en pensée, mais il monte trop vite pour moi. Il a une théorie sur la forme qui préexiste dans le bloc de marbre avant que le sculpteur la révèle à la lumière, quelque chose comme un dessein divin, l’essence qui précède l’existence. Comme si le traileur existait en moi avant que j’en prenne conscience? Au moment où je me rebiffe, prêt à dégainer mes souvenirs de Sartre, Olivier disparaît, rapide et léger, bondissant de rocher en concept.

La dernière montée nous conduit au col du Dérochoir, d’où un sentier câblé descend vers la plaine. Ici, un créateur s’en est donné à cœur joie. Au XVIIe siècle, un éboulement cataclysmique a emporté une énorme portion de la crête. De part et d’autre de la brèche, les versants ne sont qu’éboulis cyclopéens.

On a froid aux pieds d’avoir marché un peu trop longtemps dans la neige en baskets. On se réchauffe un peu les pieds au soleil, face à l’une des plus belles vues du Mont-Blanc. Instants de contemplation loin au-dessus de la plaine, ses fumées bleues, ses gilets jaunes. Olivier file le premier dans la pente en cabriolant comme un chamois. Quand je le compare à l’animal, il me raconte qu’enfant, dans le Mercantour, il avait fait la course avec un jeune mâle, et à l’entendre, il n’était pas loin de l’avoir emporté. Quelques instants plus tard, il lève un bouquetin. Pascal lui fait remarquer qu’il ne l’a pas rattrapé. «Je n’ai pas essayé», répond-il en ne riant qu’à moitié.

Vu du Japon

Les Grecs ne sont pas seuls à philosopher. Que dit l’Orient? Je reprends mon exemplaire de poche de Portrait de l’auteur en coureur de fond de Haruki Murakami – «un traité de sagesse à la japonaise», dit le dos de la couverture. Je retrouve la précision envoûtante de l’introspection, mais Murakami, assidu des marathons, quitte rarement le goudron. Son seul ultra, un 100 km autour du lac Saroma, le laisse dans un état durable de «prostration psychique» qu’il nomme «le blues du coureur». A l’approche de la quarantaine, il est convaincu d’avoir mis un pied au pays l’andropause. Bref, Murakami peut-être utile au traileur… s’il cherche à se désintoxiquer. Pour moi, c’est déjà trop tard.

Quelques semaines après mon tour des Fiz, un ami m’offre les huit promenades de Jiro Taniguchi à travers Tokyo (Jiro Taniguchi, l’auteur du fameux Sommet des dieux). C’est une ode à la déambulation lente à travers une ville et des souvenirs, à la contemplation. Le contraire du trail?

Jean-Philippe Toussaint, qui a contribué à la traduction, a glissé à la fin de l’album un texte qui me trouble:

«Je pars en randonnée, je bifurque à la rivière et je prends le sentier qui monte vers la montagne, (…) et peu à peu un monde se met en place dans mon esprit, un monde sans actualités, sans mort et sans misère, un monde encore informulé, façonné à ma main, de bribes et de fragments, d’intuitions et d’esquisses, qui vient s’établir à la surface de mon esprit au rythme de mes pas. Je marche et j’emporte avec moi ce monde flottant de fictions en devenir, d’extase et de douceur, de fééries et de fantasmes, qui se met à frémir derrière mon front comme les premiers frissonnements d’une eau qui va bouillir.»

Ces lignes de Toussaint sur la marche me transportent. Je n’ai aucune difficulté à remplacer mentalement le verbe de la dernière phrase: «Je cours et j’emporte avec moi ce monde flottant…» Le trail m’a dépouillé de tout sauf du plaisir de prendre le sentier qui monte vers la montagne.