Angela Merkel honorée à Genève pour son «Wir schaffen das»

Angela Merkel, ici en décembre 2015 à une convention de la CDU. / Michael Probst / AP / Keystone

C’était le 31 août 2015, à Berlin, devant le congrès de la CDU. La chancelière Angela Merkel appelait ses compatriotes à ouvrir les frontières du pays, alors que des centaines de milliers de migrants tentaient de fuir la guerre qui faisait rage en Syrie. «Wir schaffen das!», avait-elle lancé [«Nous y arriverons!»). Son discours restera dans l’Histoire.

Celle qui s’est fait discrète depuis son retrait du pouvoir en décembre 2021 sera à Genève, ce mardi 11 octobre, lauréate 2022 du prix Nansen du Haut-Commissariat pour les réfugiés. L’agence onusienne entend honorer «son leadership et sa politique d’accueil envers les réfugiés syriens.»

Pourquoi on en parle. 1,2 million de migrants ont pu rejoindre l’Allemagne, entre 2015 et 2017, dans ce qui restera comme l’un des plus importants mouvements de population de l’histoire récente de l’Europe. Filippo Grandi, le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), saluant la détermination de l’ex-chancelière à défendre les droits humains, les principes humanitaires et le droit international, a déclaré:

«En aidant ces réfugiés à survivre et à se reconstruire, Angela Merkel a fait preuve d’un grand courage moral. [Elle] a montré ce qu’il est possible d’accomplir lorsque l’on s’efforce de trouver des solutions aux défis du monde.»

En clair, Angela Merkel a accompli un geste politique qui va à contre-courant de la marche habituelle du monde et qui a valeur de symbole.

«Il s’agit ni plus ni moins d’un impératif humanitaire, qui met à l’épreuve nos valeurs»,

disait-elle en 2015, appelant ses compatriotes «à rejeter le nationalisme et à être sûrs d’eux, libres, compatissants et ouverts d’esprit.»

Le vrai bilan. Sept ans après le discours historique de la chancelière, l'intégration des réfugiés en Allemagne semble globalement réussie, selon le Centre allemand de recherche sur l'intégration et la migration, qui dit:

«Environ trois-quarts des réfugiés arrivés en Allemagne en 2015 et 2016 ont aujourd'hui leur propre logement et vivent de manière indépendante. Environ deux tiers d’entre eux ont un emploi permanent ou une formation, même s'il y a du retard chez les femmes. Dans l'ensemble, l'évolution a été beaucoup plus positive que ce qu'avaient imaginé les plus optimistes il y a quelques années.»

Alors qu’elle s’apprêtait à quitter la chancellerie en 2021, Angela Merkel a tiré elle-même un bilan positif de l’opération syrienne, dans une interview à la Deutsche Welle. «Oui, nous y sommes arrivés», a-t-elle déclaré, estimant que la crise des réfugiés de 2015 a représenté, avec la pandémie de coronavirus, l’un des plus grands défis de ses seize années au pouvoir.

Les arrivées de migrants en Allemagne ont nettement diminué, même si l’accueil des réfugiés continue à diviser l’opinion et a entraîné une montée de l'extrême-droite, avec l’entrée, en octobre 2017, de l'AFD au Bundestag.

L’échec de l’UE. Le discours de 2015 d’Angela Merkel résonne fortement aujourd’hui encore, alors que l’Europe a échoué dans sa politique migratoire, comme le démontrent, chaque semaine, les tentatives de passages clandestins en Méditerranée. Mercredi 5 et jeudi 6 octobre encore, au moins 23 personnes sont mortes en Grèce, dans les naufrages de deux bateaux avec des migrants à bord.

Angela Merkel a pointé les lacunes de la politique de Bruxelles, organisée par le règlement de Dublin, qui confie le traitement des demandes d'asile au premier pays d'entrée dans l'UE. Le système pèse lourdement sur des pays comme la Grèce ou l'Italie. A la demande de Berlin, l’UE a fixé des «quotas» pour répartir les candidats à l'asile au sein des Vingt-Huit (désormais 27 depuis la sortie du Royaume-Uni), mais le plan est quasiment resté lettre morte, fracassé par la ferme opposition des pays d'Europe centrale et la montée des mouvements populistes.

Disons-le: l’UE peine à retrouver un dirigeant de l’envergure d’Angela Merkel, qui sera honorée mardi à Genève.