Pour son deuxième jour de marche, Emmanuel Tagnard traverse le Toggenburg, une région située dans le canton de Saint-Gall. | Emmanuel Tagnard

A travers le Toggenburg, où gronde l’orage et ronflent les pèlerins

Sur le chemin, même celui de Saint-Jacques, pas question de marcher les yeux fermés. Les symboles se cherchent et se trouvent, et les rencontres aussi. Avec les anciens toxicomanes dans un monastère à Wattwill ou avec Timo, le pèlerin qui dort dehors en attendant le versement de son salaire. L’orage ne m’épargne pas et mon corps fatigue.

Deuxième jour de marche

Herisau – Wattwil, cantons d’Appenzell Rhodes-Extérieures et de Saint-Gall, 24 km en 7h15

Départ après un petit-déjeuner de confiture de mirabelles sur du fromage d'Appenzell. Les champs «embaument» le purin. C’est la période de l’épandage. Premier arrêt après 4 heures de marche: la vue sur le lac de Constance et le Santis serait époustouflante si de gros nuages noirs ne venaient pas obscurcir le paysage. Je déjeune dans une maison de retraite puis, tandis que je remets mon sac à dos, une pensionnaire me demande si je n'ai pas peur d'affronter l'orage qui approche. Je lui réponds «ich bin nicht in Zucker!» Un sourire de petite fille illumine alors son visage édenté.

Le grondement de l’orage se déchaine dans ma direction. Marchant d’une colline Appenzelloise à l’autre, je crains de me transformer en paratonnerre ambulant. La pluie redouble d’intensité et me force à m’abriter dans une étable. Aussi curieux que craintifs, les veaux viennent lécher les bretelles de mon sac. La première semaine, la sueur du pèlerin est particulièrement salée.

Les cinq premiers jours de marche sont toujours les plus pénibles, car le corps doit trouver le rythme qui lui convient. Je sens une présence dans mon dos. Un pèlerin me talonne dans une montée. Timo, 39 ans, est originaire de Salzburg. Cette marche est pour lui une découverte du monde. Il a bien failli tout arrêter, n’arrivant plus à dormir tellement ses jambes étaient douloureuses. Il est reconnaissant qu’une infirmière l'ait soigné et accueilli dans son jardin, où il a pu poser sa tente.


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Timo, 39 ans, est originaire de Salzburg. Il dort en tente en attendant le versement de son salaire. | Emmanuel Tagnard

Je compte passer la nuit dans le monastère moyenâgeux qui domine la ville de Wattwil, située en plein cœur du Toggenburg. L’édifice est tenu par une fraternité brésilienne qui s’occupe de marginaux. Des sons mélodieux venant de l’église attirent mon oreille. C’est une messe pour la Fête-Dieu avec un chœur d’une vingtaine de choristes. Je dépose mon sac à l'entrée avant d’être invité à y pénétrer. Mon t-shirt dégage une odeur de petit-lait vinaigré et la plante de mes pieds est en feu. Après sept heures de marche, ce monastère fait l’effet d’un baume réparateur. Je prends une douche dans une salle de bains «hi-tech» avec baignoire à bulles et toilettes rutilantes.

Les dernières «Capucines» qui ont gardé leur monastère hermétiquement fermé pendant 400 ans devaient être de petite taille, car les encadrements de portes sont très bas.

Il y a quelques années, le monastère a bien failli être reconverti en hôtel de luxe.

Face à la crise du textile, l’usine Heberlein, fleuron industriel helvétique basé à Wattwil, dut fermer en 2001 et licencier ses 220 derniers salariés suscitant une vive indignation dans la population locale. Dix ans plus tard, les autorités de la ville soucieuses de revitaliser leur économie envisagèrent de transformer le monastère en hôtel de luxe avec spa. L’évêque de Saint-Gall s’opposa au projet. Il fit placer les dernières nonnes en EMS et confia le lieu à une communauté religieuse brésilienne à vocation sociale.

Une choriste partage le frugal dîner préparé par Paolo, un ancien toxico. Elle raconte qu’avant sa retraite, elle est partie à pied de Vézelay jusqu'à Saint-Jean-Pied-de-Port: 900 kilomètres pour se remettre d’un «burn-out». En chemin, elle se chargeait de toutes les histoires qu’on lui confiait et elle se délestait de la sienne au fur et à mesure. «Tu verras, la marche fait ressortir de vieilles histoires liées à l’enfance...», me prévient-elle. Elle a raison, j’y reviendrai.

Troisième jour de marche

Wattwil – Rapperswil, canton de Saint-Gall, 28 km en 7h30

Le petit-déjeuner est fixé à 6h30. Carmine, un Genevois d’une cinquantaine d’années nous accueille dans le réfectoire. Ancien junkie pendant 30 ans, il connut l’enfer du crack: «J’ai entendu la mort frapper à ma porte». Il est en résidence depuis 41 jours. Même s’il est très «speed», il se sent comme protégé et soutenu par Dieu.

  • Tu devrais faire le chemin de Saint-Jacques.

  • Un jour peut-être. Pour l’instant, je suis encore fragile.

Carmine me propose de participer à la prière commune avant de reprendre le chemin. Ce matin: méditation sur l’importance de regarder le monde avec les yeux de Dieu. Le prêtre souligne la nécessité d’un nettoyage visuel, d’une conversion du regard au-delà des préjugés et des projections. Cette idée chemine en moi toute la matinée alors que j’avance vers ma prochaine étape.

En milieu d’après-midi, un panneau indique «Rapperswil: 3 h 30». J’en ai les jambes coupées. La volonté d’avancer est bien présente mais le corps peine à suivre.

Au loin, résonne un étrange dialogue entre deux vaches. L’une est dans un pâturage situé à quelques kilomètres de l'étable où se trouve l'autre. Les mugissements emplissent toute la vallée. Je n'avais jamais été témoin d'un échange aussi intense entre bovidés.


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Pour chaque concours gagné par une vache laitière, une plaquette métallique est affichée sur le parvis de la ferme. | Emmanuel Tagnard

La plante de mes pieds est brûlante. Je pense à une émission que nous avons diffusée l’an dernier sur la RTS, Les chaussures de la honte, sur les marches forcées qu’infligeaient les nazis aux prisonniers du camp de Sachsenhausen. Les détenus testaient les chaussures destinées à la Wehrmacht. Ils marchaient plus de 40 kilomètres par jour sur la piste circulaire du camp composée de béton, de pavés et de cailloux. Certains étaient obligés de porter 20 kilos de sable sur le dos. Ceux qui tombaient recevaient une balle dans la tête.

Je me tords la cheville. Mes bâtons télescopiques m’aident alors à avancer. Leur bruit métallique sur le sol finit par rythmer mes pas, par délester une partie de mon sac, par créer un nouvel élan... Derrière une colline, le lac de Zurich se dévoile enfin. Le chemin passe devant un lieu mystérieux au bord du lac: la Tour de Bollingen, maison que le psychanalyste Carl-Gustav Jung a imaginée et bâtie de ses propres mains. C’est ici qu’il s’est retiré pour rédiger «Le Livre Rouge», récit de la confrontation qu’il eut avec son inconscient. Pour lui, le cheminement vers le Soi n’est pas linéaire mais circulaire, «circumambulatoire», comme un Mandala tibétain. Ce symbole guida ses recherches. Un bosquet d'arbres centenaires cache aujourd’hui la demeure comme l’inconscient de son constructeur...

Fourbu, j’atteins Rapperswil vers 20h. Timo est arrivé avant moi. Il cherche un lieu discret où dresser sa tente. Je lui suggère de passer la nuit au gîte pour les pèlerins.

  • 20 francs? C’est trop cher pour moi.

  • Qu’as-tu mangé aujourd’hui?

  • Deux chocolats.

  • Alors je t'offre une pizza.

  • Non merci. J'attends que mon employeur me verse mon salaire. Je devrais le recevoir demain. Le jour tombe et je dois trouver une place pour ma tente. Merci pour ton offre. Demain volontiers une bière, quand on se recroisera!

Face à cette fierté toute autrichienne, je n’insiste pas et continue en direction du refuge qui affiche quasiment complet... Une petite troupe de pèlerines cyclistes retraitées se rendent à Einsiedeln. Je prends une douche et avale un plat de spaghettis avec une bière qui anesthésie un peu mes courbatures.

Je me sens bien. Dix ans après avoir marché pour la première fois en direction de Compostelle, je retrouve les effets du dépouillement, de la progression physique. Le chemin permet des échanges en toute spontanéité, de voir les gens pour ce qu’ils sont. Cet état me permet d’accueillir les rencontres beaucoup plus intensément que dans la vie de tous le jours et de vivre ma foi avec simplicité. Au milieu des réflexions, allongé dans mon lit, je laisse le sommeil me happer… malgré les ronflements qui se sont mis à résonner dans le dortoir.