Pendant la première étape de son pèlerinage sur le chemin suisse de Compostelle, Emmanuel Tagnard a visité la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Gall, inscrite depuis 1983 au patrimoine mondial de l'UNESCO.| Gian Ehrenzeller, Keystone

A Rorschach, le ciel se déchaîne, mais vient au secours du pèlerin

Parti du lac de Constance, je me rend à pied à Genève par la Via Jacobi, le chemin suisse de Compostelle. Pour ma première étape, je me suis arrêté à Herisau en Appenzell après avoir rencontré une momie égyptienne et un pèlerin tchèque retournant à Prague avec plus de 4'000 km à la force des mollets.

Alors voilà. Je suis fin prêt. L’écailler de la place du Molard, à Genève, m’a donné une coquille Saint-Jacques que j’ai fixée à mon sac à dos. Pour les pèlerins de Compostelle, il s’agit d’un signe de ralliement et de protection. Ils affirment ainsi leur attachement à la tradition millénaire des «jacquets» qui traversent l'Europe pour se rendre sur la tombe de l’apôtre Jacques le Majeur, l’un des trois grands pèlerinages chrétiens avec ceux de Jérusalem et de Rome.

J’ai fait ce pèlerinage en 2009. Cela m’a pris trois mois pour ces 2000 km à pied depuis Genève. Cette année-là, 100'000 marcheurs avaient rallié Santiago de Compostela en Espagne. En 2018, selon le bureau international d’accueil des pèlerins, à Saint-Jacques, ils étaient près de 328'000, venus du monde entier. Un record! Dans la foulée de Mai 68, le chemin fut quasiment oublié: l’année 1972 compte 67 modestes certificats... C’est au tournant de l’an 2000 que surgit un regain de popularité pour «Marcher jusqu’à Compostelle».

Cette fois, j’emprunte le chemin de la «Via Jacobi», qui traverse la Suisse du lac de Constance au lac Léman en passant par le lac des Quatre-Cantons. J'ai chaussé mes godillots et je prends le train de Genève pour Rorschach.

Sitôt arrivé dans la bourgade, je me mets en quête d’un hôtel. Ils sont fermés ou déjà complets. Je croise alors la maîtresse d’école d'une classe en course qui me propose de dormir dans une tente sur la pelouse de la piscine municipale. Le Ciel vient au secours du pèlerin!


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Arrivé à Rorschach la veille de son départ en pèlerinage, aucune chambre d'hotel n'était disponible. | Emmanuel Tagnard a alors dormi dans une tente encore libre au milieu d'une classe en course, sur la pelouse de la piscine municipale. Emmanuel Tagnard

Une bière s’impose au «Siddhartha Buddha Lounge» situé non loin de la piscine. Entouré de bouddhas en plastique doré, je contemple la masse sombre du Lac de Constance avec une pensée pour le héros d’Hermann Hesse, qui fut tant admiré par les hippies de la «Beat Generation». Ce jeune brahmane avait quitté la maison familiale en quête du sens de la vie. Pélerin mendiant, il avait rencontré une belle courtisane et était entré au service d’un riche marchand, s’égarant dans les plaisirs de la vie. Ayant tout abandonné, il était devenu passeur au bord d’une rivière; c’est là qu’il atteindra la sagesse suprême. Sur l’autre rive du lac de Constance, un orage de chaleur strie le ciel d'éclairs rosés.

Premier jour de marche

Rorschach – Herisau, cantons de Saint-Gall et d’Appenzell Rhodes-Extérieures, 25 km en 6h30

Des éclats de rires jaillissent des tentes voisines. Il est 6h. Les élèves sont déjà réveillés. Je range mes affaires et remercie l’institutrice pour son aide providentielle. Avec un large sourire, elle me dit que sa fille se prépare à traverser la France vers Compostelle.

Au centre de Rorschach, la statue de Saint-Jacques ressemble à celle de Moïse portant les tables de la loi. A ses pieds, Aloïs s’affaire autour de la fontaine, un aspirateur à la main. De mars à novembre, il sonne la cloche de la fontaine tous les jours à 11h et 18h. «Celui qui boit de cette eau n'aura jamais soif sur le chemin», me lance-t-il.

Dès les premiers pas, il faut être vigilant pour repérer les indications: panneaux indicateurs, autocollants avec coquilles… Autant de signes montrant la direction du grand jeu de piste pèlerin qui traverse l’Europe. Je franchis une passerelle au-dessus d’une autoroute avec l’impression de quitter la civilisation bruyante et malodorante. Le chant des oiseaux concurrence la rumeur des automobiles. Sitôt la colline dépassée, j’observe, dans le ciel, un couple de milans qui tournoie pour prendre de la hauteur. «1000 ans»: l’âge de cet illustre chemin!

Au loin, un jogger vêtu d’un gilet orange s’approche de moi. Il est aveugle. Lunettes noires, barbe rousse et canne blanche à la main, il me fait penser au plan final de «La Voie lactée»: justement, les protagonistes du film de Luis Buñuel se rendent à Saint Jacques! Le jogger aveugle repasse devant moi 45 minutes plus tard. Je suis admiratif.

Après quatre heures de marche, me voilà à Saint-Gall. J’en profite pour visiter la fameuse bibliothèque baroque-rococo du monastère. Les vieux planchers de bois craquent sous les pas des visiteurs chaussés de grosses mules protectrices. L’une des vitrines est consacrée à l’histoire des labyrinthes, symboles du sens de la vie: dans l’Antiquité, trouver la sortie de celui que Dédale avait créé pour enfermer le Minotaure nécessitait le fil d’Ariane. Au Moyen-Âge, le labyrinthe est circulaire. En son centre, on trouve Dieu et le paradis.

Un sarcophage égyptien attire mon attention. Protégée par une vitrine, une tête au port altier est présentée au public. Le reste du corps est pudiquement emmitouflé dans une couverture: cette Belle-au-bois-dormant décharnée est Schepenese, la fille d'un grand prêtre d'Amon. Mais qu'a donc fait cette jeune Egyptienne pour mériter ce singulier destin saint-gallois? La gardienne explique qu’un riche notable l’avait offerte au cabinet de curiosités de l’abbaye. «Cela amuse les touristes, dit-elle. Mais savez-vous que le musée égyptologique de Munich considère que présenter une momie sans bandelette est un sacrilège? Chaque soir, au moment de la fermeture, nous lui souhaitons bonne nuit».

Méditant sur le triste sort de Schepenese, je poursuis ma route en direction d’Herisau.


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Petr marche depuis un an. Originaire de République-Tchèque, il a rejoint Compostelle avant de faire demi-tour. | Emmanuel Tagnard

Petr est là, assis sur un banc au détour du chemin. «Buen Camino!» dit-il. Il y a un an, il est parti de Prague pour Compostelle. À présent, il est sur le chemin de retour. Je lui serre la main comme si elle appartenait à un ramoneur: le premier pèlerin croisé porte toujours bonheur. Il me montre fièrement sa «crédentiale», le carnet de route aux multiples tampons qui attestent des lieux traversés. «La Suisse? C’est difficile car je n'ai pas d'argent». Il sort de son sac un paquet de saucisses sous cellophane qu'il a acheté pour deux francs. Une vieille bouteille de soda en plastique lui sert de gourde. Les talons de ses chaussettes sont troués. Il dégage une forte odeur de reblochon. Comment se lave-t-il? Une douche parfois… quand il pleut. Sinon, les rivières. Il porte une croix ouvragée en bois autour du cou. Son regard est franc sous ses allures de vagabond. Il me dit qu'il a tout le temps pour lui. «Le chemin des étoiles» lui donne un statut et une dignité. Je lui laisse un billet. Il me remercie en posant la main sur son cœur. Buen Camino, Petr!

Le site de l’Association helvétique des Amis du Chemin de Saint-Jacques m’apprend qu’il existe un accueil jacquaire à Herisau chez Nelly et Théo, qui ouvrent leur porte aux pèlerins de passage, leur donnent un dîner, une douche, un lit et un petit-déjeuner. Le prix est libre, les visiteurs laissent ce qu’ils souhaitent.

Ancien employé d'une entreprise de peinture, Théo a marché à Compostelle avec son épouse en 2004. Depuis, ils veulent rendre au chemin ce qu’il leur a apporté. Cette année, je suis leur 26e visiteur. Ils ont reçu dernièrement une carte postale d’une femme qui s’était arrêtée chez eux et qui perdait progressivement la vue. Elle est arrivée à destination et leur a écrit qu’elle voyait à nouveau. «Tous les pèlerins sont reliés par un esprit commun de confiance et d’honnêteté. Il n’y a jamais eu de vol chez nous». Ils m’offrent bière glacée et une salade de pommes de terre accompagnée d’un «fleischbrät», une grande spécialité chez eux. La viande, en forme de cake est réchauffée au four dans son carton. Coupée en tranches au moment de la manger, le goût et la consistance ressemblent à du cervelas. Je ne comprends pas tout ce qu’ils racontent mais l’ambiance est chaleureuse. Allongé sur le lit indiqué pour moi, je sens des douleurs aux hanches et aux épaules. Un orage éclate. Dehors la grêle se déchaîne. Je pense à Petr.

Après des études de sciences politiques à Genève et de journalisme audiovisuel à Boston, Emmanuel Tagnard entre à la RTS en 2000. Il y travaille sur les sujets sociétaux et culturels. En 2013, il rejoint Cath-Info, le Centre catholique des médias. La même année, il intègre l’équipe de RTSreligion et devient coproducteur de l’émission «Faut pas croire». En 2018, il publie aux éditions Salvator «Très Saint-Père, lettres ouvertes au pape François» qui retrace sa marche de Saint-Maurice à Rome sur la Via Francigena.