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«L'IHEID ambitionne d'être un acteur clé dans la finance durable»

Marie-Laure Salles, directrice de l'IHEID

La française Marie Laure Salles dirige l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève depuis septembre 2020. Dans un monde aux enjeux complexes et multiples, elle nous explique l’évolution de l’identité de ce prestigieux établissement (également appelé Graduate Institute Geneva), qui a notamment vu passer sur ses bancs Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU et prix Nobel de la paix, ainsi que Micheline Calmy-Rey, ancienne conseillère fédérale et présidente de la Confédération.

Heidi.news  L’évènement Building Bridges, organisé à Genève et dont l’objectif est d’accélérer la transition vers une économie plus durable en Suisse et à l’étranger, s’est terminé ce jeudi 1er décembre. Comment l’IHEID s'inscrit-t-il dans cette transition?

Marie-Laure Salles — Comment l’institut se définit-il, comment nous projetons-nous dans notre futur? Depuis mon arrivée, un de mes premiers objectifs a été de mener un travail collectif de réflexion sur notre identité, avec l’idée de rester cohérents et fidèles à notre histoire mais aussi de nous adapter au monde tel qu’il est aujourd’hui. L’ensemble des parties prenantes ont été engagées: étudiants, alumni, personnel administratif, professeurs, conseil de Fondation, etc. Est sorti de tout ce travail une nouvelle charte en mars 2021.

L’IHEID s’est-il repositionné?

Disons que son ADN a évolué. A l’origine, il y a près de 100 ans, l’Institut avait été créé pour accompagner l’émergence de la Société des Nations autour d’un objectif clair: favoriser la paix en s’appuyant sur la collaboration internationale. Il fallait alors former des acteurs capables de comprendre ces enjeux et le monde multilatéral qui émergeait.

Un siècle quasiment plus tard, notre boussole demeure la paix, mais nous sommes convaincus que cette dernière sera impossible sans une préoccupation forte pour la durabilité au sens large et l’équité. Un triangle devient donc notre nouvelle projection: durabilité, équité, pour la paix.

Concrètement, qu’est-ce que cela signifie?

Dans nos programmes académiques et dans nos recherches, les questions de durabilité environnementale et sociale sont déjà présentes, mais nous allons leur donner beaucoup plus d’importance. Nous avons une forte présence depuis longtemps sur les thématiques du développement, nous allons l’étendre aux questions d’inégalités au sens large, en incluant leur impact politique, notamment en termes de déstabilisation politique et démocratique.

La finance durable devient aussi un axe stratégique fort pour l’Institut et nous ambitionnons d’être un acteur clé en Suisse. Nous voulons former des acteurs conscients des objectifs de développement durable, de l’agenda 2030, et sachant créer une articulation entre cet agenda et son nécessaire financement. L’Institut a un rôle unique à jouer dans un objectif collectif de créer des ponts — building bridges — entre le monde des organisations internationales et de la collaboration internationale, le secteur privé et le monde académique. Chacun ayant, en interdépendance, un rôle clef à jouer. Une chose est aujourd’hui certaine: il faut renverser la vision du monde qui affirmait que le bien commun émergeait naturellement de la maximisation de l’intérêt individuel. Sans un travail collectif sur les enjeux de biens communs que sont l’environnement ou les inégalités, la réalité est que notre bien être individuel est à court ou moyen terme fortement menacé.

Comment devenir un acteur clé de la finance durable?

A la rentrée de 2022, un master en finance durable sera lancé. Dans notre master interdisciplinaire, qui est le programme phare de l’Institut, une spécialisation en finance et commerce durables sera créée là aussi en septembre 2022. Nous avons annoncé également ce jour la création du «Swiss Lab for sustainable Finance» (laboratoire suisse pour la finance durable), basé ici à l’Institut, et dans lequel le centre E4S (EPFL, IMD et Université de Lausanne), l’Unige et l’Université de Bâle sont impliqués.

Quelles sont les nouvelles compétences que les étudiants doivent développer pour relever les défis actuels?

Nous formalisons actuellement notre vision sur cette question des compétences. Pour former des citoyens qui vont être engagés et actifs dans la transformation positive du monde, il ne faut pas seulement être dans l’acquisition de connaissances mais aussi dans le développement de compétences. Nous cherchons ainsi à mobiliser l’esprit de nos étudiants de manière peut-être moins analytique que par le passé, mais plus ancrée dans la réflexivité. La créativité est également essentielle.

Alors que les solutions d’hier ne marchent plus, il faut être capable d’innover pour remettre en cause les modèles existants et penser hors du cadre. Nous voulons mettre nos étudiants dans des positions de contributeurs positifs. Ils travaillent déjà par petits groupes sur des problématiques apportées par les organisations internationales, les ONG ou les entreprises privées. Mais nous allons créer au début de l’année prochaine un véritable policy lab, sorte d’incubateur de politique publique.

Je suis convaincue qu’il faut aussi développer des compétences qui mobilisent le cœur, les «tripes». Une compétence clef pour le leader de demain, c’est l’empathie, la capacité à interagir avec le monde et les autres à travers les émotions.

Le secteur de l’enseignement supérieur s’est mondialisé ces deux dernières décennies. Mais la pandémie est passée par là. Qu’est-ce que cela a signifié pour votre établissement?

A vrai dire, l’impact a été réel mais pas destructeur. De par ce ce que nous sommes, l’internationalisation se fait ici, à l’Institut. Avec 110 nationalités représentées, nos 1300 étudiants viennent du monde entier pour suivre nos masters ou faire un doctorat. Nous avons environ 90% d’étrangers: 30% en provenance d’Asie, 25% d’Europe, moins de 20% d’Amérique du Nord, 10% d’Amérique latine, 7% d’Afrique. Nous avons d’ailleurs perdu de nombreux étudiants africains ces dix dernières années. Mon objectif est de les faire revenir. L’Afrique est le continent du futur en terme démographique mais aussi de nouvelles idées et d’innovations.

10% d’étudiants suisses, ce n’est pas beaucoup…

Vous avez raison. Mon autre objectif est de faire revenir les excellents étudiants suisses. Il fut un temps où ils étaient plus nombreux à fréquenter nos bancs, mais nous avons perdu la connexion avec eux quand nous avons arrêté de proposer des programmes de Bachelor. Pour augmenter nos effectifs, nous devons notamment aller vers la Suisse alémanique, où nous sommes encore trop peu connus. Nous devons aussi continuer nos actions pour être plus ancrés dans la cité, en créant par exemple des ponts plus nombreux avec les écoles et en affirmant cette volonté qui est la nôtre d’affirmer notre ancrage dans ce riche terreau dont nous tirons notre unique identité: Genève!

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