Tout bio or not tout bio?

Nina Schretr

«Des gens meurent de faim en Afrique, parce que nous mangeons de plus en plus de produits bio.» A la lecture de cette phrase prononcée par le directeur de Syngenta, je me suis revue gamine quand mes parents me disaient de finir mon assiette parce que des enfants mourraient de faim en Afrique. Dans les deux cas, l’ellipse déconcerte.

Alors, Erik Fyrwald, simple provoc’ ou position solide et argumentée? J’aurais aimé le lui demander directement et revenir sur d’autres de ses propos, que j’ai fact-checkés en détail. Mais le monsieur est très occupé, m’a-t-on répondu.

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Dommage car, contrairement à ce qu’il avance, les données démontrent que le bio n’est pas responsable de la faim en Afrique, qu’il génère moins d'émissions de gaz à effet de serre par unité de surface, et que les baisses de rendement ne sont pas aussi importantes que ce qu’affirme le patron de la multinationale suisse en mains chinoises, peut-être avec un peu de mauvaise foi.

Le patron de Syngenta n’a pas complètement tort non plus. Les experts que j’ai consultés admettent que l’agriculture biologique n’est pas magique: elle occasionne des baisses de rendement, le labour des terres dégage du CO2, l’usage de cuivre dans les parcelles est problématique.

Bref, le bio n’est pas la solution ultime, mais les engrais et pesticides de synthèse non plus. Syngenta le sait parfaitement et tente d’endosser le beau rôle. Erik Fyrwald propose ainsi de dépasser le clivage entre bio et conventionnel pour ouvrir la voie vers une «agriculture régénérative». Un concept qui a le vent en poupe dans l’agro-industrie, mais dont les contours ne sont pas clairs. Et qui vient alourdir la déjà longue liste du secteur (agroécologie, permaculture, agroforesterie, agriculture de conservation, etc.). La bonne nouvelle reste que les lignes bougent, même pour un poids lourd de l’agrochimie.

Le patron de Syngenta est quand même en retard d’une guerre. Garder le regard rivé sur les champs, c’est oublier:

  • que 40% des sols de la planète sont dégradés,

  • que sur les neuf seuils biophysiques nécessaires à un développement «sûr» de la vie sur la Terre, six ont été dépassés,

  • qu’un tiers des denrées produites est jeté chaque année,

  • qu’un milliard de personnes n’a pas assez à manger et qu’un autre milliard est en surpoids.

Le champ et ce qui va y pousser cette année n’est qu’une facette du manger sain et durable. Rappelons que l’on n’a jamais autant récolté de blé qu’en 2021. C’est bien l’ensemble de nos systèmes alimentaires qui doit évoluer, de la ferme à la fourchette. Agriculteur, grossiste, transformateur, distributeur, consommateur, sphères politique et scientifique… Chacun a sa part à jouer.

Alors oui, c’est compliqué, oui il y a beaucoup à faire. C’est une rengaine lancinante quand on parle du changement climatique. Bonne nouvelle, on peut commencer par davantage de sobriété, réduire la demande en viande et diminuer le gaspillage, comme le soulignait le Giec dans son dernier rapport. Cette transition est nécessaire. Elle est possible. Certains, dont les intérêts sont bien compris, clament que la guerre en Ukraine nécessite de renforcer notre productivité agricole. Elle appelle plutôt à changer de paradigme.

Mais cette voie-là aura-t-elle un porte-parole aussi puissant qu’un patron qui affiche 28 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel?