Producteurs suisses de lait: «Nous sommes très amers»

Hanspeter Kern

En période de hausse des coûts, liée à la guerre en Ukraine et à la sécheresse historique, les Producteurs suisses de lait (PSL) ne digèrent pas notre enquête sur les marges des distributeurs dans le marché laitier. A la veille d’une nouvelle négociation des prix, qui se tiendra le 24 août à l'Interprofession du lait, Hanspeter Kern, président de PSL, plaide pour la prise en considération des difficultés que rencontrent ses collègues.

Je suis producteur de lait dans le canton de Schaffhouse depuis longtemps déjà. En tant que président de l’organisation faîtière nationale, j’ai une bonne vue d’ensemble de ce qui se passe dans les différentes régions laitières de Suisse. Tous les jours, j’observe le plaisir des consommateur·trices de notre pays de pouvoir savourer du lait et des produits laitiers. D’ailleurs, la consommation de lait reste stable depuis des années, à environ 370 kilos par habitant et par an.

J’observe aussi l’importance accordée à la provenance du lait, ainsi qu’à la manière dont il est produit. Le caractère local, le bien-être animal et la production durable sont des caractéristiques chères à leur cœur, pour lesquelles ils sont prêts à payer un prix juste. En Suisse, pays d’herbages, nous sommes justement en mesure de répondre à ces exigences. La production laitière y est même beaucoup mieux adaptée que dans de nombreux autres pays. Nous devons donc faire tout notre possible pour continuer à disposer de suffisamment de lait suisse.

Guerre et sécheresse

Cependant, les circonstances actuelles mettent à rude épreuve les perspectives et la motivation des producteurs·trices. La pénurie de main-d’œuvre, la hausse du prix des carburants, de l’énergie, du fourrage, etc. dues à la guerre en Ukraine et la sécheresse, entraînent une forte hausse des coûts de production, de l’ordre de 10%. Ces derniers engloutissent largement la légère revalorisation du prix de vente, de 4,94 centimes par kilogramme pour le lait de centrale et de 2,02 centimes pour le lait de fromagerie. Obtenue au printemps dernier, après des années d’attentes, cette hausse devait compenser les exigences supplémentaires relatives à la durabilité et au bien-être animal.

Ne pas profiter de la crise

Aujourd’hui, qui ne craint pas pour l’avenir? Tout le monde se demande s’il y aura encore du gaz pour se chauffer pendant l’hiver, de l’essence pour se rendre au travail, ou si le salaire suffira pour nourrir sa famille en période de forte inflation. Ce sont dans ces circonstances que les producteur·trices de lait ont appris que certains maillons de la filière réalisent des marges exorbitantes sur le lait et les produits laitiers. Nous sommes très amers. Et ce d’autant plus que les intéressés ne sont pas prêts à en discuter d’égal à égal… Certains ne profiteraient-ils pas de la crise pour s’enrichir?

Les prix et les marges doivent être revus

Il est dans l’intérêt commun que le lait utilisé en Suisse provienne de Suisse. Ce n’est qu’ainsi que seront garantis la transparence et le contrôle des systèmes de production, que nous pourrons nous assurer que la législation sur la protection des animaux la plus stricte au monde est respectée.

Or, pour ce faire, nous, les producteur·trices de lait suisses, devons être rémunéré·es à un prix équitable. Un prix qui couvre les frais de production, permet à la famille paysanne de vivre comme le reste de la société, et d’investir pour le futur. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Sans amélioration, la frustration continuera de se propager parmi mes collègues, et nombre d’entre eux risquent d’abandonner ce beau métier.

J’appelle donc la filière et le comité de l’Interprofession du lait à se remettre en question, à se montrer compréhensifs et ouverts à la discussion, lors des prochaines négociations de prix. La Suisse les en remerciera.