OPINION - «Berne continue de pousser les familles paysannes dans l’impasse»

François Monin (directeur d’Agrijura)

François Monin est directeur de la Chambre jurassienne d'agriculture depuis 2020. Quelques jours après la publication de la nouvelle stratégie agricole suisse, le diplômé en économie agraire prend la plume. Dans cette tribune, il salue les objectifs environnementaux du Conseil fédéral, mais déplore un manque de considération de la situation des agriculteurs. Un ressenti qui a initié la publication d'une lettre ouverte publiée fin juin par Agrijura, qui a recueilli près d'un millier de signatures.

Les conférences de presse du Conseil fédéral sont devenues populaires. Celle du 23 juin dernier aura particulièrement intéressé le monde agricole. L’exécutif fédéral a alors présenté son rapport sur l’orientation future de la politique agricole, attendu tel le messie par les parlementaires fédéraux avant de reprendre les débats sur la politique agricole suspendue (PA22+).

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Validée lors de la séance du mercredi précédent, cette analyse de très haut vol «s’intéresse au système alimentaire dans sa globalité, de la production à la consommation». Les réformes et mesures seront mises en place en trois étapes, afin d’atteindre les objectifs fixés à l’horizon 2050.

«Les objectifs sont ambitieux [et] nécessaires»

Disons-le d’entrée de jeu, les objectifs tant climatiques, qu’environnementaux sont ambitieux. Ces points s’avèrent nécessaires pour une agriculture durable et productive sur le long terme, en Suisse comme à l’étranger.

La responsabilisation de l’ensemble de la chaîne alimentaire – du producteur au consommateur – est à saluer: seule une politique agricole et alimentaire coordonnée aura la capacité d’atteindre les objectifs fixés. Il aurait été hypocrite de continuer de stigmatiser les producteurs. Nous l’avons malheureusement trop vu, et encore récemment, avec la décision du Conseil fédéral de sacrifier 3,5% des meilleures terres pour la biodiversité, ou l’initiative sur l’élevage intensif.

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«Le taux d’auto-approvisionnement visé est trop peu ambitieux»

Ceci étant dit, le rapport de l’exécutif déçoit, et en plusieurs points. Tout d’abord, le taux d’auto-approvisionnement de 50% visé est trop peu ambitieux et bafoue la démocratie. Rappelons que le peuple suisse a plébiscité l’ancrage de la sécurité alimentaire en 2017 dans notre constitution.

Lors des débats préalables à la votation, les sept sages avaient alors fait des promesses à hauteur de 60%. Cet affaiblissement est incompréhensible, particulièrement dans la situation géopolitique actuelle. Pis, le rapport mentionne le souhait de renforcer le secteur pour le préparer à un futur accord commercial. Les relations commerciales internationales contribueraient même au développement durable!

A Berne, ces visions libérales s’apparentent aux derniers soubresauts d’une politique agricole passéiste. En 2018, les élus politiques fédéraux de tous bords avaient d’ailleurs renvoyé la «vue d’ensemble» de Johann Schneider-Ammann qui voulait préparer l’agriculture à de nombreux accords de libre-échange.

«La situation des familles paysannes reste le parent pauvre de l’agriculture»

Tant la crise sanitaire que le conflit actuel en Ukraine nous rappellent la fragilité de la globalisation et l’importance de filières indigènes fortes dans les domaines stratégiques. L’agriculture en fait assurément partie.

Finalement, la situation économique des familles paysannes reste, réforme après réforme, le parent pauvre de l’agriculture. Certes, le rapport démontre une évolution positive des revenus agricoles sur les 20 dernières années. Il faut toutefois remettre cette hausse en perspective. Un exploitant gagne, en moyenne, environ 4200 fr. par mois. Des revenus horaires largement en dessous des 20 fr. sont malheureusement légions, alors que les charges de travail sont estimées à 60 heures par semaine, souvent sept jours sur sept.

Pour améliorer cet état de fait, le Conseil fédéral souhaite créer de la valeur et augmenter la transparence des filières. C’est louable... sur la forme. Sur le fond, aucune mesure concrète évoquée dans la stratégie ne permettra d’atteindre ces objectifs. Une semaine après la publication des marges indécentes faites par les grands distributeurs dans ces colonnes, l’agriculture était en droit d’attendre de vraies pistes pour lutter contre ce fléau. Une répartition des revenus plus équitable est un prérequis à une agriculture durable. Sans cette perspective et sans apporter de solutions, Berne continue de pousser les familles paysannes dans l’impasse.