OPINION – A propos de l'excès verbal indécent du patron de Syngenta

Jean Martin

Les propos du directeur de Syngenta dans la NZZ ont fait réagir de nombreux lecteurs. Jean Martin est l'un d'entre eux. L'ancien médecin cantonal vaudois, qui a été médecin à l'étranger pour l'Organisation mondiale de la santé, s'est fendu d'une tribune dans les pages du dernier numéro de la Revue médicale suisse, que nous reproduisons avec son autorisation ici.

Limiter, voire éradiquer le bio dans la production alimentaire? Quand un capitaine d’industrie vit dans un autre monde: dans la NZZ am Sonntag du 8 mai 2022, Erik Fyrwald, patron de Syngenta qui produit notamment des pesticides, se fait le chantre de l’agro-business. Devant les désastres liés à la guerre en Ukraine, y compris en termes d’approvisionnement, la solution à ses yeux est le recours à plus d’agriculture conventionnelle industrielle. Osant affirmer que «la conséquence indirecte est que des gens meurent de faim en Afrique parce que nous mangeons de plus en plus de produits biologiques». Excès verbal indécent.

On voudrait croire que les responsables de l’économie gardent les yeux ouverts sur le monde dans lequel ils vivent – malgré des «écrans» les protégeant de la réalité, dont celle des dommages qu’ils causent. L’accroissement des inégalités socio-économiques partout dans le monde est un drame lancinant; ce que les grands patrons ne veulent surtout pas voir, c’est que le néolibéralisme fait le lit de ce malheur planétaire.

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Fyrwald a le droit de s’exprimer, mais il illustre le caractère tunnélisé d’une réflexion qu’on aimerait large: il n’a pas un mot pour les dégâts majeurs liés à l’agriculture industrielle et certains des produits-miracles de la chimie. Y compris et notamment par tant d’externalités nuisibles (effets secondaires dont les coûts restent le plus souvent à charge de la collectivité).

Les principes de la Révolution verte suscitent d’importants débats

Il est utile ici d’évoquer la Révolution verte qui a valu à son acteur principal, l’agronome états-unien Norman Borlaug (1914-2009), le Prix Nobel de la paix en 1970. J’ai été quelque peu contemporain de cette histoire alors que je travaillais en Inde pour l’Organisation mondiale de la santé. Nous étions alors nombreux à considérer Borlaug comme un bienfaiteur de l’humanité – et il ne s’agit pas ici de nier des réalisations «quantitatives», ni l’engagement de fond altruiste de l’homme. Mais c’était avant que l’on observe la suite, les conséquences négatives, au cours des décennies.

Dans une chronique parue dans Le Monde à l’occasion du décès du nobéliste en avril 2009, Pierre Jacquet, alors directeur exécutif en charge de la stratégie de l’Agence française de développement, écrivait:

«Initiée au Mexique, cette “révolution verte” a entraîné une percée remarquable dans la production de blé et de riz en Asie, notamment en Inde et en Chine – production multipliée par plus de quatre entre 1961 et 1999. (…) Les principes même de cette “révolution” suscitent aujourd’hui d’importants débats. Les problèmes environnementaux liés à l’agriculture intensive sont réels et préoccupants.»

Le travail de Borlaug est d’ailleurs adoré par les industries chimiques et agroalimentaires, «ne serait-ce que parce qu'il a aidé leurs industries à se développer massivement dans le monde entier grâce aux semences et aux herbicides brevetés», soulignait le responsable environnement du Guardian à l’occasion du centenaire de la naissance de l’agronome.

Il est problématique de penser que le more of the same est la solution

On trouve une série, une litanie, d’effets négatifs de l’agrobusiness connus et qui ne sont plus contestés, qu’il s’agisse de l’homogénéisation très indésirable des pratiques, de démarches commerciales à effet monopolistique, de l’appauvrissement des cultivateurs contraints dans leurs choix (avec de nombreux suicides dans le milieu paysan en Inde). Sans compter les pollutions et la dramatique diminution de la biodiversité – encore la négligence crasse quant aux externalités négatives de ce qui est promu.

Qu’en pense Erik Fyrwald? Croit-il sans état d’âme aux bonheurs sans mélange qu’apportent l’agriculture industrielle et ses adjuvants chimiques? Je n’entends pas négliger ici les grands besoins alimentaires de la planète, ni le fait que la situation actuelle est critique. Mais il est très problématique de penser que le more of the same – davantage de ce qui a déjà des conséquences délétères avérées – est la solution. Il y a là une vraie myopie. Qu’on la constate chez des élus très idéologisés, c’est le jeu politique, mais chez un grand patron, de ceux qu’on voit fréquenter le WEF de Davos, cela ne va pas.

Fyrwald donne encore l’assurance à la NZZ qu’il n’est pas influencé par sa position de PDG de Syngenta – alors que sa proposition gonflera les profits de la firme; certaines cécités à l’égard des conflits d’intérêt «émerveillent», stupéfient. Il avait déjà été interviewé l’an dernier par Le Temps. On lit : «Faire partie de la réponse au changement climatique est maintenant notre cœur de métier»... A la question «L’image de votre industrie, désastreuse, a-t-elle évolué depuis que Monsanto a été rachetée par Bayer?», réponse: «Oui, les choses ont un peu changé. Mais pas assez. (...) Nous devons mieux raconter nos histoires. Et en avoir de meilleures à raconter».

Qu’il soit permis de rappeler que les paroles peuvent être des leurres. Sans préjuger dans le cas particulier, avoir de meilleures histoires à raconter pourrait aussi être du registre de la dissémination de doutes, voire de fake news, que diverses industries (les cigarettiers en première ligne) ont propagé durant des décennies à grand renfort de millions.