Même une «petite» guerre atomique mettrait en péril la sécurité alimentaire mondiale

Panneau à l'entrée de la zone d'exclusion de Tchernobyl (image d'illustration) | Kilian Karger/unsplash

Le plus grand danger de l’arme atomique ne tient pas forcément aux radiations. Le problème est à la fois plus trivial et plus sordide: qui dit bombe nucléaire, dit vastes incendies. Ces feux en retour de grandes quantités d’aérosols et de suie relâchés dans l’atmosphère, susceptibles de bloquer en partie le rayonnement du Soleil — et de mettre en péril les récoltes à des milliers de kilomètres du point d’impact. Dans une étude publié dans Nature Food, des chercheurs explorent les différents scénarios catastrophe possibles. Les récoltes ne seraient pas les seules à souffrir: le bétail et les poissons aussi en pâtiraient.

Pourquoi c’est important. Alors que la guerre en Ukraine occasionne de sérieux remous sur l’approvisionnement en céréales — sans parler du contexte économique favorable à l’inflation —, le spectre de famines graves, en cas de recours à l’arme atomique, doit être pris au sérieux. Il existe encore neuf pays qui disposent d’un stock de 12’000 ogives nucléaires. Selon les chercheurs, une guerre nucléaire entre l’Inde et le Pakistan mettrait en péril la sécurité alimentaire de plus de deux milliards de personnes. En cas de conflit entre les Etats-Unis et la Russie, le bilan pourrait dépasser les cinq milliards.

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L’hiver nucléaire. Au-delà de la catastrophe pour le vivant et des dégâts pour les infrastructures, un conflit nucléaire aurait d’autres effets à vaste échelle. A commencer par ce qu’on appelle «hiver nucléaire», qui a été postulé par des chercheurs dès 1983, à l’aide de modélisations climatiques.

  • Une multiplication des frappes nucléaires entraînerait de nombreux incendies — dans toutes sortes de zones: urbaines, industrielles, naturelles… C’est l’observation des mégafeux de forêts qui a aidé à affiner les modélisations de l’hiver nucléaire.

  • A leur tour, ces incendies libéreraient une large quantité d’aérosols, suies et autres particules fines dans l’atmosphère, y compris jusqu’en haute atmosphère. Notamment par l’entremise des pyrocumulus, ces nuages qui se forment lors des plus grands feux de forêts.

  • Une fois dans la stratosphère, les aérosols peuvent bloquer une partie du rayonnement solaire. Et faire chuter la température de surface de la planète de quelques degrés pendant quelques mois.

  • Cette chute des températures affecte en retour la productivité agricole, des zones de pêche, ainsi que la survie du bétail. Comprendre: l’hiver nucléaire entraînerait aussi, dans son sillage, des famines.

La comparaison. Pour des raisons assez évidentes, peu de données expérimentales sont disponibles quant aux effets des explosions nucléaires sur l’atmosphère. En 1963, le traité d’interdiction partielle des essais nucléaires, survenu quelques mois après la crise de Cuba, a interdit les essais nucléaires dans l’atmosphère, dans l’espace et aussi sous l’eau. De ce fait, il est difficile de valider les hypothèses formulées.

Les scientifiques se fondent toutefois sur des épisodes volcaniques historiques, où des éruptions ont déjà provoqué des refroidissements transitoires de l’atmosphère, ainsi que des famines. Par exemple, celle survenue en 1815 en Indonésie, que l’on a pu relier à des famines en Europe. Les impacts de météorite aussi peuvent entraîner des effets climatiques catastrophiques par le même mécanisme (injection de grandes quantités d’aérosols dans l’atmosphère), en témoigne l’astéroïde qui s’est écrasé il y a environ 66 millions d’années à Chixculub, au Mexique, effaçant de la surface du globe les trois quarts des espèces de l’époque — dont les dinosaures.

Terre brûlée. Ces chercheurs ont ainsi construit six scénarios, en fonction des quantités de suies injectées dans l’atmosphère — c’est-à-dire, en fonction de la charge des bombes et du nombre de bombes tirées.

  • Le scénario d’une «petite» guerre atomique correspond à une modélisation réalisée lors des tensions entre l’Inde et le Pakistan en 2008, et envisageait l’impact de 100 petites bombes entraînant l’injection totale de 5 millions de tonnes de suies dans l’atmosphère. Dans ce scénario, la production alimentaire de la planète chuterait de 7% — en nombre de calories disponibles — au cours des cinq années suivantes.
  • Le scénario d’une guerre nucléaire de vaste ampleur fait également l’objet de calculs, encore plus sombres. Il suppose des attaques sur la France, l’Allemagne, le Japon, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la Russie, et la Chine — soit une guerre nucléaire mondiale — qui injecterait 150 millions de tonnes de suie dans l’atmosphère. La production alimentaire globale baisserait de 90% trois à quatre ans après la guerre.
  • Les pays les plus touchés seraient ceux situés à des latitudes moyennes à hautes, où la saison de culture serait d’autant plus raccourcie. Dans les différents scénarios, c’est l’Australie qui serait le moins touché.

Les limites. Modéliser, c’est toujours simplifier le réel. Or, pour aboutir à de telles conclusions, les chercheurs doivent formuler un grand nombre d’hypothèses:

  • D’abord sur le concept d’hiver nucléaire lui-même, régulièrement débattu par la communauté scientifique.

  • Mais aussi sur le système alimentaire mondial. Deepak Ray, chercheur en sécurité alimentaire à l'Université du Minnesota à Saint Paul, non impliqué dans cette étude, écrit ainsi:

«Ce travail est une avancée par rapport aux études précédentes, car il fournit de nouvelles évaluations de la sécurité alimentaire au niveau national après une guerre nucléaire (…) Cependant, des progrès sont encore possibles, par exemple en introduisant des scénarios plus détaillés, il faudrait aussi prendre en compte le commerce international.»

Pour Deepak Ray, cette étude constitue une «mise en garde», qui devrait dissuader les chefs d’Etats de jouer avec le feu, au risque de mettre en péril l’alimentation de leurs propres populations. Pour l’heure, les regards sont tournés avec inquiétude vers Moscou, qui n’a pas hésité à brandir, au début de la guerre en Ukraine, la menace de l’arme atomique.

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A lire sur Nature (EN)