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«Ceux qui vont à l’aide alimentaire ont aussi le droit d'avoir du choix et de manger du chocolat»

Des bénévoles préparent des sacs avec des denrées alimentaires et des produits de première nécessité provenant de dons, à Carouge près de Genève | Keystone SALVATORE DI NOLFI

Pour la première fois, une étude anthropologique dresse un état des lieux de l’aide alimentaire en Suisse, avec deux études de cas à Genève et Fribourg. Rencontre avec deux chercheurs qui ont participé au projet.

En Suisse, plus de 700’000 personnes vivent sous le seuil de pauvreté, fixé à 2279 francs par mois pour une personne seule et à 3963 francs par mois pour un ménage de deux adultes et deux enfants de moins de 14 ans. Pour toutes ces personnes, l’aide alimentaire peut être un coup de pouce… voire un indispensable.

Pourquoi on en parle. Pour la première fois, une étude anthropologique s’empare du sujet et dresse un état des lieux suisse de l’aide alimentaire, avec deux études de cas à Genève et Fribourg, le tout mené entre 2019-2022. Les premiers résultats seront dévoilés lors d’un colloque international sur le sujet, organisé les 24 et 25 novembre 2022 à la HETS de Genève, en amont de plusieurs publications d’ouvrages. Rencontre avec deux des trois chercheurs qui ont participé à ce programme de recherche, Laurence Ossipow et Yann Cerf.

Heidi.news – En préambule, une question de terminologie: c’est quoi l’aide alimentaire?

Yann Cerf – Pour faire simple, il s’agit principalement de la distribution par des associations solidaires ou caritatives d’invendus et de nourriture à des populations financièrement démunies et considérées comme vulnérables. Les modes de distributions, produits et populations cibles changent selon les époques. Il y a 100 ans, on donnait du pain et de la soupe, aujourd’hui c’est plus diversifié.

Laurence Ossipow – Il ne s’agit même quasiment plus d’invendus, car les supermarchés gèrent mieux leurs stocks. La banque alimentaire genevoise, Partage, achète les denrées dans les supermarchés grâce aux dons monétaires et peut aussi compter sur les dons des généreux citoyens genevois lors des Samedi du partage.

Avez-vous pu dresser une typologie des bénéficiaires et leur nombre?

L.O. – Il existe deux formes d’aide alimentaire. La première, inconditionnelle, est fournie dans les lieux dits à bas-seuil: les services sont accessibles à n’importe qui, les Suisses comme les «sans-papiers».

L’aide conditionnelle, sur laquelle nous nous sommes beaucoup concentrés, est basée sur des critères de minima sociaux, de résidence ou de statut légal. Elle comprend les colis alimentaires (à l’exemple des Colis du cœur à Genève), les épiceries sociales communales et les épiceries Caritas.

Ce n’est pas dit haut et fort, mais les bénéficiaires des Colis du cœur sont pour moitié des personnes en situation de régularisation. Quant aux chiffres généraux, nous n’en avons pas à l’échelle de la Suisse, même si on peut se baser sur les chiffres de la pauvreté (8,5% de la population en 2020, ndlr.) A Genève, Partage nourrit 12’000 personnes par semaine.

Y a-t-il des différences entre le système d’aide alimentaire suisse et ceux d’autres pays développés?

L.O. – L’aide alimentaire suisse est généreuse et très diversifiée, elle contient beaucoup de produits frais – en opposition avec le Royaume-Uni qui distribue surtout des boîtes de conserve. Une seconde différence est économique: au Royaume-Uni, l’aide est essentiellement caritative, l’État n’est quasiment pas impliqué. Alors qu’en Suisse comme en France, l’État délègue cette mission à des associations et les finance, ou leur transfère des fonds. On ne peut pas parler d’un désengagement total de l’État.

Y.C. – Notre collègue Anne-Laure Counilh a aussi mis en évidence une grande hétérogénéité en Suisse dans l’organisation des banques alimentaires et leurs méthodes pour récupérer et redistribuer les invendus. Cela contribue à une certaine invisibilisation de l’aide alimentaire, contrairement à la France, où l’aide est beaucoup plus centralisée.

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